Temps et attente, de Michel Serres
Texte offert à Emergences à l'occasion du Congrès Hypnose et Douleur en 2018
Deux attentes
Dans certains ports d’Europe ou d’Amérique, les maisons de pêcheurs s’ouvrent quelquefois par des fenêtres assez larges pour qu’on puisse s’y asseoir et travailler. Ainsi les femmes des marins qui étaient partis à la voile attendaient le retour du père, du mari, de l’amant, du fiancé ou du frère, les yeux fixés sur l’horizon et les mains à la quenouille ou dans le tricot. Leur attente pouvait durer une semaine, dix mois, quatre ans ou même toute la vie, car, à cette époque, l’on mourrait beaucoup en mer. Elles mourraient alors elles-mêmes sans avoir revu personne.
Attendre, c’est aussi se tenir sur le quai avant l’arrivée du train pour y accueillir un voyageur. « Je t’attends comme le veilleur attend l’aurore », mais nous connaissons l’heure de l’aurore et celle, annoncée, à la gare. Dans ces deux cas, l’on connaît à peu près la durée de l’attente.
Pour les femmes de marins, elle était indéfinie, imprévisible, aléatoire, sans durée.
Pour la gare, cette durée, ce temps se comptent sur l’horloge.
Il y a donc deux attentes. L’une finie, l’autre infinie. Elles ne demandent pas les mêmes dispositions. J’ai la tentation de dire que seule la première est la vraie.
De la même façon, pendant l’Avent, les chrétiens attendent la naissance du Messie, pour le 25 Décembre, date prévue et fixée. Les Juifs, quant à eux, attendent son advenue depuis le commencement du monde.
Aujourd’hui
Dans ma jeunesse, j’avais parfois besoin d’un renseignement ; je prenais le train, le voyage durait une nuit, je faisais ensuite la queue à la BN pour obtenir après quelques heures, le livre où je le trouverai. Parfois, je m’étais trompé et je devais tout recommencer.
Aujourd’hui, la même recherche demande seulement de cliquer du doigt sur le clavier de l’ordinateur.
J’attendais, nous n’attendons plus.
Nous ne vivons plus dans le même temps.
Plutôt dans le même tempo : andante ou presto.
Quel temps ?
Deux types de langues indo-européennes disent différemment deux temps : la durée de la journée, celui des intempéries ; chronomètre et baromètre ; les langues latines les disent en un mot tempo, tiempo… Les germaniques distinguent les deux sens : time et weather, zeit et vetter….
De fait, la femme du marin attend
d’autant plus qu’il existe de l’inattendu, pot au noir, cyclone, naufrage…
De même, le train peut-être arrêté par un orage qui a mis un arbre en travers de la voie.
Le temps des langues latines mélange donc avec raison time et weather, comme dans les dérivés, tempéré ou tempérance.
Mais cela ne nous dit pas l’origine du mot temps : les linguistes hésitent entre deux verbes grecs, temnô, teinô, dont le premier veut dire couper et le second, tendre ; Temnô, couper, implique le discontinu et teinô, tendre , le continu.
Oui nous coupons le temps par journées, heures, minutes, secondes… comptés de sorte que Kant a cru définir le temps par la suite infinie des nombres.
Nous ne le coupons pas ainsi, mais sur un cercle, celui de l’horloge et par fragments de douze. Ainsi le temps a résisté au système métrique, à base dix. Nos horloges sont rondes, ce qui prouve que le temps revient. Pourquoi ?

Deux Newtons ?
Souvenez-vous de Newton devant son pommier. Le fruit tombe et le savant découvre l’attraction universelle dont la force meut le fruit qui tombe et les planètes qui tournent. Elles tournent, en effet, pour reprendre la même position en rythmes calculables, comme dans un Retour Éternel. Il est vingt heures, il a été vingt heures hier, l’année dernière et il y a deux cent mille ans ; il sera la même heure demain, l’année prochaine et dans dix milliards d’années, lorsque le soleil mourra.
L’horloge est donc un planétaire de poche dont le temps compte, en le mimant, le mouvement circulaires des planètes.
Le temps coupé est celui du monde et nous autres français, le chantons en alexandrins, douze pieds, munis d’une césure, à six.
Newton a bénéficié d’une chance folle, puisqu’il a vu tomber la pomme devant lui. Cet événement arrive rarement. Il faut attendre que la pomme tombe, et nous ne savons pas quand elle tombera.
Il faut attendre qu’elle mûrisse, que les blés jaunissent, attendre la naissance de ma fille, l’heure de ma mort, toutes fins inéluctables, mais dont la date n’est ni fixée ni comptable.
Il y a donc deux Newton dont le second n’a pas eu la chance d’entrer dans le jardin au moment même où la pomme tombe.
« Il faut attendre que le sucre fonde », ainsi parlait Bergson dans un cours au Collège de France au sujet de la durée. Il agitait alors une cuillère dans le verre pour hâter la dissolution. Mais, à ne rien faire, le sucre aurait quand même fondu. Ce processus est inévitable. Pourquoi ? Parce que les choses vont irréversiblement, de l’ordre vers le désordre, du morceau cristallin et dense à l’expansion de toutes ses molécules un peu partout dans le liquide. Il suffit d’attendre. Cela se fait tout seul, ce sont des lois de la nature. Je puis attendre ainsi l’aurore et le soir, que la pomme et blé mûrissent.
J’attends, de nouveau, mais je suis sûr, passivement, paresseusement de l’issue de cette durée.
La révolution industrielle se fonde sur le même principe : les moteurs consomment de l’énergie et laissent de la pollution. Les sciences appellent cette affaire l’entropie. Attendre consiste à laisser croître l’entropie.
Que la pomme tombe de l’arbre a inspiré à Newton la loi de l’attraction ; cet événement m’inspire, différemment, la loi du mûrissement inéluctable, de l’apoptose des cellules de la tige et la chute finale du fruit, loi qui se résume encore sous le terme d’entropie. Il suffit d’attendre que la pomme tombe, cette fin arrive nécessairement.
Deux temps sous le pommier : un, réversible, celui de Newton ; l’autre, irréversible, celui de la flore et des vivants, mais aussi celui de l’entropie. Ces deux derniers temps sont contradictoires : l’un, fatal, va vers le désordre ; l’autre, inattendu, va vers la nouveauté. Laplace démontre la stabilité du système solaire et Darwin, l’évolution des espèces.
Là aussi, il y a deux temps irréversibles et inattendus : le temps qui se dégrade et celui qui, au contraire, fait évoluer les espèces, par mutation et sélection, laisse les fossiles en invente de nouveaux vivants. Thermodynamique contre évolution, cette discussion qui anima la fin du XIX° siècle.
Et si je me posais la question inverse ? Voici de l’eau sucrée, que faut-il faire pour extraire le sucre de cette eau ? Il ne suffit pas d’attendre, loin de là, car cela n’arrivera jamais. Je dois travailler : chauffer, provoquer l’évaporation, rassembler le résidu solide, etc… donc passer, à l’inverse, du désordre à l’ordre. Ce qui ne se fait jamais tout seul.
Voilà, au contraire de la précédente, la conduite ouvrière ou active. Il s’agit d’un autre temps.
Je puis, aussi, attendre un miracle. Par exemple qu’un verre d’eau se mette à bouillir, alors que je l’ai placé dans mon frigidaire. Cela peut-il arriver ? Oui, répondit jadis un savant nommé Jeans, qui calcula précisément la probabilité pour qu’un tel événement se produise. Elle existe, mais elle est si infime qu’il faudrait attendre sa réalisation des millions, voire des milliards d’années. On appelle ce calcul le miracle de Jeans, du nom de son inventeur.
La même probabilité existe pour qu’une armée de singes tapant au hasard sur une console d’ordinateur arrive à écrire dom Quichotte ou l’Odyssée. Il faudrait attendre un même nombre d’années.
Cependant, on peut penser que l’avènement de la vie est d’une aussi grande rareté.
Cela vaut pour les jeux. Un théorème de Poincaré, appelé théorème de la ruine du joueur, l’avertit qu’il se ruinera sûrement et d’autant plus qu’il joue beaucoup et régulièrement, car la probabilité de gagner est si infime qu’il faudrait qu’il attende des millions d’années. Pendant ce temps, l’organisateur du jeu fait rapidement fortune ainsi que l’état qui prélève ainsi un impôt sur les plus pauvres ; ils n’attendent pas.
Voilà pour la loi et pour l’exception, voici, maintenant pour nous-mêmes. Je puis attendre par suspension de mon désir ou en raison du suspens d’un événement attendu ou inattendu… Cette attente rend malade le joueur ou aiguise l’appétit du lecteur.
Nous sortons d’une culture et même d’une civilisation de l’attente. Attendre la floraison, la moisson, les vendanges ; attendre celui ou celle qui, en voyage, ne pouvait donner de ses nouvelles ; attendre la réponse à un message, dont on ne sait s’il aura une réponse et si oui, s’il traversera l’espace de séparation… longue durée des recherches, des voyages, des relations en général. Nous vivons, au contraire, dans une nouvelle civilisation de l’accès immédiat, dans un espace de voisinage et par un temps de plus en plus court.
Nous avons quitté la culture de l’Odyssée, où le marin, soumis aux aléas des vents ne voit plus sa femme pendant des années ; celle qui a présidé à la taille de nos départements qui dépendait d’une journée à cheval ; la même durée pour un signal dépasserait, aujourd’hui, la dernière planète du système solaire.
Nous dépendions de la distance dans l’espace et de la durée dans le temps. Nous habitons un autre espace-temps. Gagarine ou Armstrong partent moins en voyage que le marin de mon commencement, car ils ne perdent jamais contact avec la terre. Cela change nos coutumes, personnelles et collectives, nos âmes, peut-être, et notre compréhension, cela va changer notre langage, littérature et beaux-arts. Car un récit, car un roman, car une pièce de théâtre, car une rencontre de rugby… suscitent des attentes… suspens…
Mais rien, cependant, n’a jamais changé, rien ne change ni jamais ne changera notre attente de la mort.
CONCLUSION
Il existe trois manières de lutter contre le temps, c’est-à-dire de rajeunir,
1.- Les onguents des cosmétiques ou la chirurgie esthétique échouent et sont chers.
2.- Moins chers et utiles, les exercices physiques sont recommandés par les médecins…
3.- … qui n’indiquent jamais la technique pourtant gratuite et la plus sûre : certaine ascèse intellectuelle : par exemple, lire aujourd’hui un livre plus difficile que celui que l’on a lu la veille.
Autre exemple : écouter avec attention une conférence aussi emmerdante que celle qui s’achève.
