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L'intégration de l'hypnose en médecine générale et dans la pratique des soins infirmiers

Interview du Dr Pierre Le Grand, médecin généraliste, formateur Emergences depuis 2017

Pierre Le Grand
Formation

Comment t'es tu intéressé à l’hypnose ?

Ce qui a précédé vraiment le tout début, c'est au cours de mes études. J'observais une scène avec une patiente, et je n'avais aucune idée de comment faire avec ce type de patients qui viennent présenter un problème et se plaindre de leur situation. C'était une patiente qui déprimait. Elle se plaignait de son état et, en même temps, dès que le médecin lui proposait quelque chose, elle refusait ou disait que ça n'allait pas marcher, elle n'était pas d'accord.

Je me demandais : « Mais comment peut-on l'aider ? ». Un jour, j'ai entendu parler de l'hypnose. Ma première réaction a été de me dire : « C'est quoi ce truc-là ? Si ça marchait, ça se saurait. On ne m'en parle pas à la fac ».

Mais en même temps, je me suis dit que si je n'allais pas vérifier par moi-même... . Alors j'ai été lire des livres qui étaient à la bibliothèque universitaire sur Milton Erickson. et sa pratique . Cela m'a interpellé, puis j'ai entendu parler d'Émergences. Je suis allé au congrès, puis je suis venu me former. Et là, je me suis dit : « Ah bah voilà, c'est cela qui me manquait ! Maintenant, avec ce type de patients, je sais comment faire ».

As-tu rencontré des professionnels de santé qui pratiquaient l'hypnose pendant ton internat ?

J'avais une de mes collègues qui se formait aussi en même temps et quelques personnes dans les services où j'allais. Peut-être pas dans les services en eux-mêmes, mais à l'échelle de l'hôpital, on arrivait à trouver deux ou trois personnes pour que l'on puisse échanger. C'est important aussi pour créer une dynamique. Dans certains services, j'étais tout seul, donc ce n'était pas toujours évident. Ou alors, on m'appelait pour faire de l'hypnose, mais dans des contextes qui n'étaient pas adaptés, donc il faut trouver le bon équilibre. Et puis, je n'avais pas encore beaucoup d’expérience.

Je me souviens d'une patiente, en médecine générale, où ma maître de stage me dit : « Je t'ai programmé une patiente comme tu fais de l'hypnose » . C'était officiellement pour un mal de dos, et il y a des techniques pour la douleur. Mais assez rapidement, elle m'évoque son contexte de vie, et je me rends compte qu'elle « en a plein le dos », mais que c'est autre chose que le dos physiquement.

Une seule séance dans ce contexte-là, c'est compliqué ?

Cela peut être plus compliqué. L'intérêt, c'est de pouvoir revoir le patient. Avec cette patient, on a fait une première séance où l'on a pu explorer un peu plus le contexte, et on s'est revus ensuite en médecine générale.

C'est là aussi l'intérêt de la médecine générale ou des soins infirmiers : on peut revoir les patients. On peut faire un petit bout une fois, puis refaire un autre bout à un autre moment avec d'autres suggestions, travailler autre chose, et ainsi fragmenter et accompagner le patient sur le temps long.

C'est une autre organisation par rapport à un psychologue qui va peut-être prendre une heure entière avec son patient. Ici, on peut fragmenter.

Pierre Le Grand

Tu évoques les soins infirmiers. C'est vrai que depuis deux ans maintenant, la formation s'est élargie, en tout cas son intitulé englobe la médecine générale et les soins infirmiers. Ce lien est évident pour toi : peux-tu nous l’expliquer ?

Oui, il était tellement évident qu'au départ, il n'apparaissait pas explicitement dans mon esprit. En médecine générale ou dans l'esprit infirmier (notamment en libéral ou en ville), on se retrouve avec les mêmes patients, sur des temps assez brefs, la personne peut être chez elle, etc. On est face aux mêmes problématiques et aux mêmes types de patients. 

Par exemple : la prise en charge de la douleur, de l'anxiété, la préparation à un geste technique, l'accompagnement dans l'annonce d'une mauvaise nouvelle, ou l'accompagnement d'un patient dans un processus chronique comme un sevrage tabagique ou une dépression. Comment fait-on dans tous ces contextes que l'on rencontre au quotidien ?

De plus, le médecin généraliste rencontre souvent toute la famille, et il doit prendre en compte tout le système. On aborde aussi ces notions-là . Évidemment, en quelques jours, on ne devient pas formé en systémie, mais cela permet au moins d'avoir ces notions et d'en comprendre les enjeux. On est installé dans un lieu, on a toute la population locale, on a donc beaucoup d'informations sur le système, et c'est important de le prendre en compte.

Tu es formateur depuis 2017 . Qu'est-ce qui t'a donné envie de le devenir ?

C'est d'abord une proposition de Claude Virot. Quand je me suis formé, il y avait quelques DU (Diplômes Universitaires) qui existaient, mais la fac où je me suis formé n'en proposait pas encore. Je suis donc venu me former à Émergences sur ce programme qui était plus complet. 

Claude m'a proposé d'être formateur et, assez vite, je me suis dit que ce que j'avais appris semblait extrêmement utile et méritait d'être transmis.

J'ai ce côté-là, j'aime bien transmettre. Et puis, cela vient compléter la pratique. À chaque fois que l'on transmet, on rencontre d'autres personnes et on s'observe aussi soi-même pour pouvoir expliquer ce que l'on fait, ce qui permet de se perfectionner. Le fait d'être formateur nourrit ma pratique, et ma pratique nourrit ce que je donne en formation. C'est très stimulant.

C'est d'ailleurs un retour que l'on a souvent de la part des participants : « On devrait nous apprendre ça plus tôt, ça devrait être systématique dans la formation initiale ». Pour diffuser cela, j'interviens maintenant auprès des internes en médecine générale à la fac. J'essaie de leur donner quelques informations pour qu'ils en entendent parler, qu'ils sachent que cela existe, qu'on peut faire autrement, et qu'il y a des outils et des techniques qui s'apprennent. Ce n'est pas forcément inné ou automatique, cela s’apprend.

Cela concerne d'abord la compétence relationnelle et l'alliance avec le patient. Par exemple, dans la formation que je donne actuellement, on précise comment poser le cadre, comment négocier  un objectif commun avec le patient. Ce sont des notions essentielles. Si je repense à la patiente déprimée de mes débuts, aujourd'hui j'en vois beaucoup qui sont dans ce schéma-là, mais j'ai les outils et les techniques. C'est très agréable de travailler avec ces patients et de les voir avancer. C'est satisfaisant pour eux comme pour moi.

Tu travailles aussi en milieu carcéral, n'est-ce pas  ?

J'y ai travaillé pendant trois ans en tant que généraliste. La pratique y est assez différente, il faut prendre en compte le contexte carcéral. Il y a beaucoup de patients psychotiques — environ 20 % des personnes incarcérées —, donc il faut aller doucement et avoir cette vigilance. On peut travailler avec l'hypnose, mais on va travailler différemment avec la psychose.

Il y a aussi beaucoup de personnes qui ont des traumatismes. L'hypnose m'a beaucoup aidé. Une chose qu'il a fallu prendre en compte, c'est le temps nécessaire pour que les personnes détenues me connaissent, me fassent confiance et sortent de ce préjugé de l'hypnose spectacle synonyme de perte de contrôle. Ils me disaient : « Ah non, j'ai besoin de garder le contrôle, j'ai besoin de garder la maîtrise ». Une fois qu'ils comprenaient que ce n'était pas cela, ils commençaient à accepter et à demander à être accompagnés en hypnose.

Ensuite, il fallait gérer les émotions fortes. Je prenais du temps avec eux avant qu'ils ne ressortent dans le couloir et ne remontent dans les étages, pour m'assurer que l'émotion soit accueillie et apaisée. Sans ces concepts, ces outils et ces techniques issus de l'hypnose, j'aurais été coincé dans plusieurs situations.

L’auto-hypnose est aussi une piste intéressante que j'ai explorée avec eux, pour leur suggérer de s'y connecter afin de sortir de leur cadre de vie très fermé et de reconnecter à leurs ressources.

Je pense notamment à une personne qui avait fait un geste suicidaire parce qu'on lui avait annoncé sa sortie de prison au dernier moment, puis finalement non. C'était inacceptable pour elle . Elle a fait son geste, a été rattrapée par les surveillants et m'a été amenée 5 minutes après : « Voilà, il faut vous en occuper ».

Dans cette situation d'urgence, le fait de savoir entrer dans cette relation particulière, d'avoir des outils pour me synchroniser, l'apaiser et l'accueillir avec son émotion a été capital. Elle a senti qu'elle avait un espace pour exprimer et ressentir cela. Une fois qu'elle a commencé à s'apaiser, j'ai pu faire des suggestions. Elle s'est focalisée et a commencé à voir les choses autrement, en se disant : « oui, j'ai déjà vécu des choses difficiles et j'ai toujours trouvé un moyen de m'en remettre ». C'est elle-même qui a mobilisé ce discours, ce n'est pas moi qui ai essayé de la convaincre. Comme elle se sentait en sécurité et qu'elle ressentait cet apaisement, son discours a changé et, à la fin de notre entretien, elle a accepté de retourner en cellule. On l'a bien sûr revue par la suite.

Pour l'anecdote, cette personne ne savait pas que je pratiquais l'hypnose, et je ne lui ai pas dit à ce moment-là. On a juste fait cela ensemble. Sa codétenue m'a rapporté plus tard qu'en revenant en cellule, elle lui avait dit : « Je crois que j'ai été hypnotisée » . Et c'est tout à fait possible.

Milton Erickson lors d'une consultation

L’hypnose, ce n'est pas forcément un protocole rigide ?

Tout à fait. Cela peut surprendre certains patients car ils me sont parfois adressés avec ce raccourci : « Allez voir ce médecin, il fait de l'hypnose, il va vous faire de l'hypnose » . Quand ils viennent, je leur dis : « Nous sommes d'abord des soignants, nous allons faire du soin. Et j'aurai peut-être recours à des techniques issues de l'hypnose ».

Bien souvent, les patients qui viennent sont déjà dans un état hypnotique, mais un état désagréable et négatif. Ils ne sont plus en lien avec le réel, ils sont ailleurs, focalisés sur leur douleur, leur angoisse ou leur tristesse. Ils ne voient que ce qui ne va pas et ne perçoivent plus la réalité autour d'eux ni les pistes de solution. Notre rôle est donc d'abord de les sortir de cet état hypnotique négatif.

Pour cela, on peut passer par des états hypnotiques plus agréables, des moments ressources. Cela peut se faire de façon formelle, en leur demandant de s'installer et de fermer les yeux. Là, ils se doutent qu'il se passe quelque chose de particulier. Mais parfois, c'est juste dans l'échange, dans la discussion, à travers nos suggestions.

C'est un peu ce que disait Milton Erickson : « Un tiers du temps je fais de l'hypnose, un tiers du temps j'en fais pas, et l'autre tiers je ne sais pas trop ». Certains patients me demandent parfois à la fin : « Est-ce qu'on a fait de l'hypnose aujourd'hui ? ». Ces processus hypnotiques sont de toute façon souvent là, et en avoir conscience permet de mieux les utiliser. C'est ce qu'on peut appeler des micro-transes. De tout petits bouts de transe au cours de l'entretien, de l'échange ou de la discussion.

Ces transes informelles font que les gens ne repèrent pas forcément le début ou la fin. On discute, on raconte une histoire, la personne se connecte à son imaginaire tout en gardant les yeux ouverts. Quelqu'un d'extérieur qui ne connaît pas l'hypnose se dirait qu'il n'y a pas eu d'hypnose, et pourtant la personne a vécu une véritable expérience.

Et toi, tu es en mesure d'observer les signaux cliniques pour adapter ta stratégie, notamment si les personnes sont un peu résistantes ?

Oui, tout à fait. Soit parce qu'elles montrent de la réticence à fermer les yeux et vont se figer ou se bloquer. Soit, au contraire, parce qu'en évoquant simplement un sujet, la personne part immédiatement dans l'expérience. 

On en profite alors pour dérouler l'accompagnement sans avoir besoin de formaliser en disant : « Attendez, installez-vous d'abord, fermez les yeux... ».

Les protocoles formels sont très utiles au début pour apprendre, mais avec la pratique, on saisit ces moments opportuns et on les utilise directement. Cela rend la pratique quotidienne beaucoup plus fluide.

Concernant les résistances, lors d'une hypnose formelle, le patient sait que c'est le moment de l'hypnose, il peut donc être très attentif à ce qu'on dit et analyser nos paroles. Parfois, il est plus efficace de glisser la suggestion sous forme de message au cours de la discussion ordinaire, avant ou après la séance formelle. Comme le patient y prête moins attention de façon analytique, le message fait son chemin et il commence à mettre des choses en place pour changer.

Dans ta pratique, tu parles de séances fragmentées. A un médecin généraliste qui craindrait de devoir rallonger ses consultations pour intégrer l'hypnose, que dirais-tu ?

Dans mon cas, j'ai vraiment orienté ma pratique vers l'accompagnement thérapeutique, donc je prends du temps. Mais c'est un choix particulier. On peut tout à fait dégager des créneaux spécifiques pour cela.

Mais on peut aussi — et c'est très intéressant — intégrer un « petit bout » d'hypnose sur les 15 ou 20 minutes d'une consultation classique . On peut réduire cela à l'essentiel pour faire bouger un petit quelque chose, et revoir le patient 15 jours ou un mois après. 

Sur une consultation classique, le moment hypnotique peut ne représenter que 5 minutes, saupoudré de micro-transes. On revoit le patient un mois ou trois mois plus tard, et on retravaille un peu. C'est très fluide. Au départ, cela demande un peu de temps d'apprentissage parce que c'est nouveau, mais avec la pratique, cela se fait naturellement.

Combien de temps faut-il pour être à l'aise avec ces techniques d'hypnose ?

Il faut pratiquer tout de suite. Plus on pratique, plus l'acquisition est rapide, il n'y a pas de secret, c'est un apprentissage.

De mon côté, cela a été progressif. Ce qui est excellent dans les formations que nous proposons, c'est que dès le départ, on repart avec des outils applicables immédiatement dans des situations simples, avec des patients avec lesquels on a déjà un bon lien relationnel. C'est très satisfaisant, pour le soignant comme pour le patient. En formation, on s'exerce beaucoup par des mises en situation pratiques, ce qui permet d'élargir ses compétences au fur et à mesure.

Et personnellement, je suis encore en train d'apprendre aujourd'hui, c'est un perfectionnement sans fin. On ne réussit pas tout à chaque fois, mais plus on pratique, plus on progresse. La clé, c'est vraiment la pratique.

Il est aussi très important de faire de la supervision, d'échanger avec des collègues, de participer à des ateliers de perfectionnement ou d'aller en congrès. Cela permet de se remettre dans le bain, de voir d'autres méthodes, de confirmer sa propre pratique ou de découvrir de nouvelles manières de faire pour les tester à son tour . Il existe une multitude de façons de pratiquer, et l'enjeu est de l'adapter à soi, à son contexte, à sa pratique et aux patients que l'on reçoit.

À un soignant qui hésite à s'inscrire à la formation Hypnose en Médecine Générale et Soins Infirmiers d'Émergences, qu'est-ce que tu aimerais dire  ?

Le mieux, c'est de venir nous rencontrer pour nous poser vos questions. On peut aussi commencer par s'informer. Émergences propose de nombreuses ressources gratuites : des formations à l’auto-hypnose pour les professionnels, des vidéos sur la chaîne YouTube, des podcasts, etc.

On peut aussi lire sur la pratique de Milton Erickson. Même si elle s'inscrivait dans un contexte particulier et comportait des anecdotes parfois incroyables qu'on ne pourrait pas reproduire telles quelles aujourd'hui, cela interpelle sur sa capacité à débloquer des situations là où d'autres échouaient.

Discuter avec des personnes déjà formées autour de soi est aussi une excellente idée. De mon côté, j'ai commencé par assister à un congrès. C'est moins engageant qu'une formation longue et cela permet de découvrir le milieu.

Tu sais que 30 % des participants aux congrès ne pratiquent pas encore l'hypnose et viennent simplement pour découvrir  ?

Oui, et il y a toujours des programmes passionnants . Je me souviens encore de Franck Bernard et de Teresa Robles en 2012 au congrès de Quiberon. Teresa Robles nous avait proposé de faire un exercice. Je n'étais pas encore formé à l'hypnose, je me suis laissé guider, et j'ai vraiment ressenti quelque chose. C'était très intéressant. Franck Bernard présentait quant à lui comment il accompagnait les femmes pour la pose de la péridurale et juste avant l'accouchement, en utilisant des métaphores et des suggestions autour des mandalas. Cela m'a beaucoup marqué.

Cela m'a montré qu'il y avait énormément de professionnels sérieux, issus de nombreux domaines, avec des outils concrets et loin de tout ésotérisme. On y voit beaucoup de démonstrations et de cas cliniques.

Voir des patients témoigner de la façon dont cela les a aidés donne envie d'apprendre. C'est un apprentissage à la portée de tous, il n'y a aucun pouvoir magique. Il faut être curieux, tester, se renseigner, aller voir et s'écouter.

Milton Erickson disait d'ailleurs à ses élèves : « N'essayez pas de m'imiter ». L'enjeu n'est pas de copier l'autre à l'identique, mais de voir ce que l'on peut intégrer de sa pratique pour améliorer son propre accompagnement. Il faut aussi déconstruire cette image de l'hypnose magique qui va tout résoudre d'un coup.

Ce sont des outils et des concepts pour améliorer notre relation avec le patient, mieux l'accompagner et activer ses propres ressources.

Je vois beaucoup de soignants qui s'épuisent en voulant à tout prix bien faire, en portant seuls la responsabilité de la guérison. Or, cette responsabilité doit être partagée avec le patient, car c'est lui le premier concerné. Le patient doit être acteur de son processus de soin, et notre rôle est de l'accompagner pour qu'il reconnecte à ses propres ressources de guérison qu'il n'arrive pas à retrouver seul.