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« Ce que Cécile sait » : une lecture clinique pour les professionnels de santé

Un livre sur les violences intrafamiliales, les dynamiques incestuelles et les processus traumatiques complexes

Livre Ceécile Cée

Publié aux éditions Marabout en septembre 2024, Ce que Cécile sait – Journal de sortie d’inceste s’inscrit d’emblée comme un ouvrage important pour les cliniciens confrontés aux violences intrafamiliales, aux dynamiques incestuelles et aux processus traumatiques complexes. À travers le médium de la bande dessinée, l’autrice déploie une analyse sensible et rigoureuse des mécanismes d’emprise, du silence et de la sortie de la dissociation.

Dr Stéphane Radoykov, médecin psychiatre, directeur pédagogique Emergences vous en dit plus sur ce livre !

L’un des bénéfices majeurs du livre réside dans sa capacité à nommer l’inacceptable sans sombrer dans un jugement réducteur ni un misérabilisme. Là où le triangle dramatique de Karpman (bourreau, victime, sauveur) offre souvent une première grille de lecture des violences, l’ouvrage dépasse cette structuration binaire. Il distingue l’acte de la personne en tant qu’individus uniquement, et interroge le système relationnel et sociétal qui peut contribuer à banaliser ou à maintenir certaines formes d’abus. Cette perspective rejoint les réflexions de Sándor Ferenczi sur la trahison du langage affectif de l’enfant et la confusion des registres entre tendresse et sexualité (Ferenczi, Confusion de langues entre les adultes et l’enfant, 1932).

L’analyse de Cécile Cée entre souvent en résonance avec les travaux de Paul-Claude Racamier sur la distinction entre inceste et incestuel (L’inceste et l’incestuel, 1995). L’autrice décrit avec une grande précision, et de façon limpide, les atmosphères familiales marquées par la fascination, l’admiration contrainte, la fusion identitaire et la normalisation progressive de la domination. Elle met en lumière l’écart fondamental entre l’acte en lui-même et les effets psychiques prolongés de cet acte : confusion identitaire, honte diffuse, loyautés invisibles et désorganisation du sentiment d’agentivité.

Lien avec notre pratique de cliniciens

En consultation, ces dynamiques se traduisent fréquemment par des tableaux associant insomnies, cauchemars, reviviscences traumatiques, conduites addictives et syndromes dépressifs. Les flashbacks, décrits dans l’ouvrage avec justesse, peuvent être compris comme des tentatives paradoxales de protection psychique — une alarme interne visant à prévenir la répétition du danger. Cette compréhension rejoint les travaux contemporains sur la mémoire traumatique et l’inscription corporelle du trauma (Bessel van der Kolk, The Body Keeps the Score, 2014).

Cependant, l’intensité émotionnelle des reviviscences entraîne souvent une hyperactivation neurovégétative délétère, altérant le fonctionnement professionnel, relationnel et somatique. Les recommandations internationales soulignent d’ailleurs la prévalence élevée des violences sexuelles intrafamiliales et leurs conséquences à long terme sur la santé mentale (Organisation mondiale de la sante, rapports actualisés 2022). En France, les orientations cliniques concernant la prise en charge des victimes de violences sexuelles insistent sur l’importance d’une approche pluridisciplinaire et centrée sur la sécurité et la restauration de l’autonomie (Haute Autorite de Santé).

Dans cette perspective, les outils thérapeutiques tels que l’IMO ou l’hypnose trouvent une pertinence particulière. La technique dite du « changement d’image », utilisée en hypnose clinique, consiste à encadrer, en imaginaire hypnotique, l’image traumatique, puis à en moduler les paramètres perceptifs (distance, taille, luminosité). Reprendre le pouvoir sur cette image, par l’agentivité, permet de réduire son impact émotionnel. Cette approche combine une forme d’exposition imaginaire progressive, issue des thérapies cognitivo-comportementales et un travail actif de restauration du sentiment de contrôle. L’enjeu central est la sortie de l’impuissance traumatique et la récupération d’une agentivité subjective.

L’hypnose, comme toute pratique psychothérapeutique, engage une responsabilité éthique particulièrement exigeante. L’état modifié de conscience renforce l’obligation de cadre éthique, de transparence et de respect absolu de l’intégrité psychique et physique du patient. La relation hypnotique repose sur la confiance, la suggestion étant toujours au service de l’autonomie et jamais d’une influence personnelle. Toute confusion des registres — affectif, narcissique ou de pouvoir — constitue un risque majeur, d’autant plus dans le travail avec des personnes ayant vécu des violences ou des situations d’emprise. La pratique de l’hypnose clinique suppose donc une formation solide, une supervision régulière, un travail constant sur les enjeux transférentiels et contre-transférentiels, ainsi qu’un strict respect des cadres déontologiques professionnels. C’est à cette condition que l’hypnose demeure un outil thérapeutique au service de la restauration de l’agentivité et non un lieu de reproduction, même subtile, de la domination.

Lien avec Emergences

Pour les professionnels souhaitant approfondir ces approches thérapeutiques de manière structurée, des formations spécifiques existent :

La profonde nécessité du courage à parler

Le livre met en lumière un moment clinique particulièrement délicat : la sortie du silence. Lorsque la personne révèle l’inceste, elle se confronte souvent à une réaction systémique de protection familiale, parfois soutenue par des mécanismes sociétaux de minimisation. Cette phase implique fréquemment des réaménagements majeurs : ruptures relationnelles, rejet, solitude, incompréhension, repositionnements professionnels, redéfinition des valeurs. La psychothérapie accompagne alors un processus d’alignement entre corps, affects, représentations et choix de vie.

Un épisode du récit interroge avec force l’éthique professionnelle : le passage à l’acte du thérapeute ayant accompagné l’autrice. Ce point constitue un rappel essentiel de la responsabilité inhérente à la relation de soin, de la vigilance nécessaire face aux enjeux transférentiels et contre-transférentiels, et de l’absolue nécessité d’un cadre déontologique solide.

Conclusions : un ouvrage recommandé, à intégrer dans nos lectures cliniques

Le choix de la bande dessinée comme médium facilite la transmission de contenus particulièrement éprouvants. Les métaphores visuelles rendent la compréhension des mécanismes d’emprise plus accessible, sans jamais en atténuer la gravité. Cette médiation graphique contribue à rendre la lecture supportable tout en préservant la complexité clinique.

Dans un contexte où la question de l’inceste demeure traversée par des résistances culturelles et institutionnelles, Ce que Cécile sait constitue un outil précieux pour les professionnels de santé. Il offre à la fois un témoignage, une analyse systémique et un support de réflexion éthique sur la domination, la dissociation et la reconstruction.

Informations complémentaires


- Extrait du livre >>
- Instagram de l’autrice >>
- Un atelier en ligne consacré au traitement hypnotique des traumatismes est disponible