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De l’hypnose à la réalité virtuelle

Communication et casque de réalité virtuelle

Face à toute situation de danger réel ou potentiel, une émotion d’alerte apparaît : la peur qui peut aussi être appelée stress, anxiété ou angoisse. C’est une réaction de protection. Ce mécanisme adaptatif complexe est vital, puissant et s’active automatiquement. D’une part il met l’organisme en position de fuite ou de combat par activation du système autonome orthosympathique. D’autre part, il active la conscience à la recherche de solutions pour retrouver de la sécurité ici encore par la fuite ou le combat.

Certains actes médicaux, en particulier ceux qui vont potentiellement générer de la douleur sont assimilés à des situations de danger et vont déclencher cette peur avec une intensité très variable selon le sujet et l’acte médical prévu et ce, même si le soin est souhaité et accepté par le patient.
La fuite permettrait de faire disparaître la peur mais est contraire à l’objectif du patient d’être soigné. C’est ainsi que très souvent, les chirurgiens, anesthésistes, dentistes, infirmiers ou sage-femmes doivent soigner le mieux possible des patients dont toutes les forces vitales sont orientées vers la fuite ou la lutte. Cette situation est d’autant plus dommage que la peur focalise l’attention sur la menace et, lors du soin, sur la douleur, amplifiant celle ci. Un cercle vicieux - peur - douleur - peur - douleur bien connu s’installe jusqu’à rendre les soins très douloureux et même parfois impossibles. Pour ces mêmes raisons d’autres patients vont éviter tout soin qui serait nécessaire laissant ainsi se dégrader leur santé.

Pour pallier à cet écueil, la première stratégie a toujours été d’aider le patient à se sentir en confiance et en sécurité par le professionnalisme et la compétence technique des soignants. Une stratégie complémentaire très habituelle est d’utiliser des médicaments à visée sédative de type benzodiazépines ou encore le méopa, en particulier pour les enfants.

Depuis une vingtaine d’années ce sont des techniques de communication thérapeutique très précises améliorant l’alliance et surtout d’hypnose qui ont été développées. Les recherches ont montré l’action cérébrale de l’hypnose et l’activation du système nerveux autonome parasympathique qui prédomine naturellement dans toutes les situations sécurisantes.

Ces stratégies se sont montrées particulièrement efficaces, l’hypnose permettant même de réaliser des actes chirurgicaux lourds sans aucune anesthésie chimique.

casque réalité virtuelle

Enfin, depuis quelques années, une nouvelle technologie est apparue : l’immersion dans une réalité virtuelle en portant un casque spécifique (voir photos dans l’article du Dr Yven).

L’objectif de cet article est d’apporter quelques éléments de réflexion et de comparaison à propos de l’hypnose interactive et relationnelle entre deux personnes et les processus de conscience générés par les casques de réalité virtuelle qui sont eux aussi, souvent appelés hypnose.

La première partie de cet article explore les processus impliqués dans ces deux méthodes. La deuxième partie analysera les avantages et les inconvénients. En conclusion, la troisième partie explorera quelques pistes pour le futur de ces deux stratégies thérapeutiques.

Toutes les définitions de l’hypnose s’accordent sur la modification de la conscience du sujet. La conscience ordinaire est composée de deux dimensions de conscience bien distinctes et complémentaires. L’une nous permet d’être en contact avec la réalité telle qu’elle se présente à nous à travers nos capteurs sensoriels (visuel, auditif…) et d’analyser cette réalité, de la comprendre, afin de s’y adapter le mieux possible. « Je suis dans un pièce un peu froide, je vois une seringue sur la table et je sais qu’elle va permettre d’injecter dans mon corps un produit bénéfique pour moi. » Nous l’appelons conscience critique, elle est logique, rationnelle. C’est souvent à cette dimension de la conscience que s’adressent les soignants en utilisant le langage de la raison : « n’ayez pas peur; c’est pour votre bien; faites moi confiance… ». L’autre dimension de la conscience est parfois appelée l’imagination. C’est elle qui est active lorsque nous nous imaginons ailleurs - sur une plage au soleil, en plongée sous marine, dans notre jardin…, alors que nous sommes toujours dans cette pièce un peu froide évoquée plus haut. Cette dimension de la conscience s’appuie également sur les sensorialités qu’elles soient mémorisées lors d’une expérience vécue ou totalement imaginées. Tout est possible dans cet univers, les aventures d’Alice au pays des merveilles en sont une belle illustration. C’est le monde de la créativité, des contes et métaphores. Il est favorisé par un contexte chaleureux, le sentiment de sécurité et le confort psychologique et corporel. Nous l’appelons conscience virtuelle car nous y trouvons toutes les potentialités que chacun d’entre nous peut connecter intérieurement. Elle est très riche, très différente d’une personne à l’autre, nourrie par les expériences de vie, les mémoires et les rêves.

L’hypnose consiste à réduire l’activité de la conscience critique pour augmenter celle de la conscience virtuelle et de permettre au sujet d’activer ces potentialités considérés comme autant de ressources mentales et corporelles. En effet, par exemple, imaginer qu’une rivière puissante coule dans le corps permet de dilater les vaisseaux sanguins et facilite la pose d’une perfusion.

La définition de l’hypnose que nous utilisons aujourd’hui est la suivante : l’hypnose est un processus relationnel intentionnel stabilisé qui permet d’activer et d’utiliser les ressources dynamiques naturelles de la conscience vers un objectif psychique et/ou corporel.

Cette définition met l’accent sur un autre aspect essentiel pour parler d’hypnose : l’interaction directe entre deux personnes ici et maintenant. La dimension fondamentalement humaniste qui allie la communication, la bienveillance, la réassurance d’une part. Et d’autre part la relation directe qui permet la personnalisation du soin, son adaptation à chaque phase du soin selon la réaction du patient. Elle permet également grâce à un échange préalable d’utiliser des expériences et des ressources spécifiques disponibles chez ce patient là, à ce moment là. C’est cette dimension relationnelle qui fait de l’hypnose contemporaine un outil thérapeutique aussi puissant que ce soit pour protéger dans le cadre des soins anxiogènes et/ou douloureux, ou que ce soit pour aider les patients à franchir des obstacles dans leur vie, se débarrasser d’une phobie par exemple.

Par ailleurs l’hypnose est basée sur un processus de focalisation de l’attention : plus l’attention est focalisée, plus intense est la transe hypnotique. Nous avons déjà évoqué ce principe de focalisation lors des soins douloureux avec ce cercle vicieux peur - douleur. En effet, la conscience virtuelle peut passer de la lumière au noir absolu selon le type d’émotion déclenchée par la situation. Si celle-ci déclenche une peur, l’imagination va s’orienter vers des scénarios sombres, menaçants, voire terrifiants que chaque soignant a pu rencontrer avec des patients agités ou prostrés, ou en état de panique. C’est encore une effet de ce cercle vicieux : plus mon imaginaire se focalise sur la peur, plus il fabrique des dangers virtuels. Nous parlons ici de transe d’alerte quand cet effet est modéré et permet encore le soin. Lorsque les diverses stratégies d’apaisement sont toutes en échec, nous parlerons de transe négative rendant le soin impossible. C’est l’adaptation relationnelle qui va permettre d’ajouter toute la stratégie hypnotique à l’univers intérieur du patient pour éviter ces transes d’alerte qui pourraient s’amplifier et plutôt orienter la conscience virtuelle vers un processus de conscience apaisé, positif et agréable.

Adapter l’hypnose à chaque patient et à chaque soin c’est aussi respecter la temporalité pour que ce processus de conscience modifié commence et finisse lorsque c’est nécessaire. Et surtout, et c’est un point essentiel, que la conscience ordinaire du patient, celle que chacun de nous utilise au quotidien, soit réactivée à la fin du soin. Il est en effet potentiellement dangereux que la conscience modifiée provoqué par l’hypnose - appelé aussi dissociation - se prolonge au delà du soin. Le patient pourrait alors ne plus pouvoir utiliser les mécanismes naturels de la conscience pour percevoir et analyser sa réalité quotidienne et rester plus ou moins dissocié et perturbé dans son environnement naturel. Ceci est, techniquement, facilement évité par une procédure systématique en fin du soin hypnotique appelée réassociation ou reconnexion à la réalité.

Au regard de ces connaissances actuelles de l’hypnose thérapeutique, une expérience de réalité virtuelle avec un casque peut elle être qualifiée d’hypnose ?

Quelques éléments s’en rapprochent :

  • Une procédure intentionnelle de modifier la conscience ordinaire
  • Une réduction de la relation avec la réalité extérieure
  • Un objectif thérapeutique

D’autres sont très différents

  • Peu, voire pas du tout, d’activation de la conscience virtuelle.
  • Pas d’activation des ressources personnelles, de la créativité
  • Passivité du sujet
  • Pas d’adaptation de la séquence en fonction du sujet, de son histoire, de ses valeurs
  • Faiblesse, voire absence, d’accompagnement relationnel

Ces différences majeures incitent à dire qu’il est abusif de qualifier cette expérience de processus hypnotique.

Il y a bien cependant une modification stable et durable de la conscience globale ordinaire. Pouvons nous la rapprocher d’autres modèles déjà connus ?

Nous pouvons entrer en transe de manière spontanée, sans aucun dispositif technique, aucune procédure, nous dissocier (nous isoler) partiellement de la réalité extérieure pour focaliser notre attention sur une rêverie, un souvenir ou un projet de vacances. C’est ce qui se produit souvent lorsque nous conduisons une voiture dans des conditions de circulation favorables : une partie de notre conscience pilote la voiture, une autre est « ailleurs ». Mais nous sortons tout aussi spontanément et instantanément de cette transe.

Nous avons enregistré et mis à la disposition de nos patients des séquences vidéos d’accompagnements hypnotiques visant au confort mental et corporel, à la détente, à générer un accès plus facile à la conscience virtuelle. L’expérience se rapproche un peu plus d’une séance en réalité virtuelle : séquence fixe générant la passivité, distanciation par rapport à la réalité externe, pas d’adaptation en fonction des réactions du sujet. Les différences tiennent à une plus grande liberté due à l’absence de casque, et une moindre immersion due également à l’absence de casque.

Au total, il apparait que ces séances de réalité virtuelle sont d’un autre ordre que ce qui était jusqu’à ce jour décrit et utilisé par les praticiens en hypnose thérapeutique. Au delà des études sur ses effets cliniques, il nous semble essentiel d’étudier ce processus spécifique pour mieux le connaître afin de mieux l’utiliser et surtout afin de dégager des axes clairs quant à son amélioration et ses indications.

Intérêts et inconvénients par rapport à l’hypnose

L’intérêt de la réalité virtuelle est certain pour les patients, les premières études scientifiques vont toutes dans ce sens. Cette expérience visuelle et auditive intense permet de distraire l’attention de la réalité anxiogène et/ou douloureuse du soin. Elle évite ainsi le cercle vicieux amplificateur que vous avons évoqué en début d’article. Une première séance de réalité virtuelle réussie favorise également l’acceptation par le patient de soins répétitifs comme en dentisterie ou les soins pour brûlures. La mise en oeuvre dans un service d’anesthésie telle que décrite ici par le Dr Yven confirme clairement cet intérêt. Ce dispositif présente aussi de l’intérêt pour les soignants qui disposent d’une technique facile et rapide pour soulager les patients lorsque les ressources humaines sont insuffisantes pour rester auprès du patient sur un temps long.

Cependant, par rapport à l’hypnose, cette méthode présente plusieurs désavantages pour le patient. Il devient très passif et ne mobilise pas les ressources naturelles de sa conscience virtuelle. Il n’y a donc plus cet entraînement, cet apprentissage à se mettre dans une transe protectrice lorsque c’est utile. Or cette capacité développée dans l’auto-hypnose est une compétence précieuse. L’immersion et l’isolement par le casque va dans le sens d’un isolement du sujet par rapport à la vie qui l’entoure, avec le risque fort d’un isolement relationnel et d’un sentiment d’abandon. Par ailleurs la rigidité et la directivité de l’expérience en réalité virtuelle s’apparente à une ancienne forme d’hypnose pratiquée en fin du 19è siècle et abandonnée car peu efficace et autoritaire. Il sera toujours plus vivant et plus chaleureux d’être accompagné par un professionnel souriant, bienveillant et attentif à adapter l’hypnose aux besoins et possibilités de chaque patient.

D’autres inconvénients concernent les soignants : mise à distance du patient, perte de créativité voire, perte de compétence relationnelle sont des menaces sérieuses qui pourraient concourir à accélérer la déshumanisation déjà trop souvent ressentie par les soignants rajoutant ainsi un facteur aux risques de burn-out.

Évolution

Par leur caractère ludique, facile à mettre en oeuvre et les bénéfices pour les patients et les soignants, ces dispositifs sont appelés à se développer. Il sera cependant indispensable de veiller à améliorer la dimension relationnelle humaniste des professionnels impliqués par de la formation aux techniques de communication thérapeutique et aux bases de l’hypnose afin d’offrir à chaque patient une expérience dans laquelle il garde toutes ses capacités de créativité et ses ressources psychologiques et corporelles.

Sur le plan plus technique, il est souhaitable de développer des scénarios plus ouverts et de puiser dans les connaissances de l’hypnose des accompagnements de meilleure qualité afin d’éviter des aspects visuels anxiogènes et des voix trop mécaniques, trop directives. Mais, serait-il possible de reproduire la souplesse d’un soignant qui sait quand parler, quand se taire, qui sait utiliser les mots du patient, qui sait co-construire avec son patient une alliance thérapeutique et orienter son attention vers ce qu’il amène de si précieux avec lui : son histoire, sa personnalité, son humanité?

L’arrivée de de la réalité virtuelle doit aussi interroger les pratiques hypnotiques pour les adapter mieux aux réalités des lieux de soins, pour qu’elles deviennent plus simples à mettre en oeuvre et plus économes pour les soignants.

L’avenir est probablement au développement d’une complémentarité entre ces deux disciplines qui seraient maîtrisées par les mêmes soignants capables de choisir la meilleure et la plus adaptée à chaque patient et capables de générer une plus grande souplesse tout au long de la chaine de soins.

L’avenir est aussi de poursuivre des recherches rigoureuses afin de cerner au mieux les indications, les bénéfices et limites des deux processus thérapeutiques. Une étude à trois « bras » serait intéressante : comparer une séance en réalité virtuelle sans communication thérapeutique, une séance avec communication thérapeutique et une séance avec hypnose. En mesurant objectivement l’activation parasympathique par ANI (Anesthésia Nociception Index) et subjectivement par un questionnaire d’évaluation de chaque patient et peut-être de chaque praticien impliqué.

Sophie Cohen 2023

Sophie Cohen, Psychologue, Conseillère éditoriale, Directrice de l’iconographie de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves

Masterclass Claude Virot

Dr Claude Virot, Psychiatre, Directeur Institut Emergences - France, Past-Président Société Internationale d'Hypnose (ISH)