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Comment utiliser l'hypnose thérapeutique en complément des soins de la schizophrénie

Dr Stéphane Radoykov, médecin psychiatre, août 2023

article-hypnose et schizophrénie
Pratique

La schizophrénie est une maladie mentale chronique et sévère qui affecte la façon dont une personne pense, ressent et se comporte. Cette pathologie, caractérisée par des épisodes de psychose, tels que les hallucinations et les délires, exige une prise en charge complexe et multidimensionnelle. Parmi les approches traditionnelles de traitement de la psychose, la psychothérapie garde une place nécessaire. Dans de nombreux instituts de formation en hypnose, la schizophrénie est présentée comme une contre-indication à l’utilisation de l’hypnose, privant donc d’emblée les patients d’une potentielle aide supplémentaire. Est-ce que cette position est si pertinente que cela sur le plan scientifique? Nous allons tenter d’y répondre ici. Quelle place pour les soins avec hypnose dans la schizophrénie?

L'Hypnose thérapeutique : Une aide potentielle

Une recherche Pubmed à l’aide des termes de la base de données MeSH « hypnose » et « schizophrénie » retrouve à peine une centaine de résultats. La plupart sont des cas cliniques isolés, des avis d’experts, ou des débats théoriques. En termes de tolérance et effets indésirables, un cas clinique a été rapporté suite à une séance d’hypnose de spectacle, le diagnostic étant « réaction psychotique aiguë », chez un vétéran, ce qui pose la question du diagnostic différentiel entre psychotrauma et psychose. En effet, l’exposition trop brutale au contenu intra-psychique psychotraumatique peut causer une re-traumatisation. De plus, les auteurs rapportaient une amélioration de symptômes grâce à la psychothérapie [1]. Le nombre d’essais randomisés sur le sujet est extrêmement faible (trois, tous dans les années 1970-1980). Rapportés dans une revue systématique effectuée par la fondation Cochrane [2], ces études suggèrent que l'hypnose thérapeutique n’aurait pas d’efficacité particulièrement prouvée, mais n’aurait pas de problèmes particuliers de tolérance non plus. Les trois études randomisées comportaient malheureusement de nombreux biais et les périodes de suivi étaient trop courtes, eu égard à l’histoire naturelle de cette maladie. En conclusion, en l’absence de preuves scientifiques particulières pour des décompensations psychotiques quand on utilise l’hypnose, on peut donc se poser la question de proposer cet outil en complément des soins habituels. Si cela ne peut pas faire de mal, pourquoi pas tenter de gagner en confort? 

L'expérience du Dr Juliette Gremion

Médecin cheffe de service en hôpital psychiatrique Paul Guiraud à Villejuif, illustre parfaitement le potentiel de l'hypnose clinique. Invitée lors du colloque "Hypnose et psychiatrie" organisé par l'institut Emergences qui aura lieu en septembre 2023, elle partagera son expérience de l'utilisation réussie de l'hypnose clinique auprès de dizaines de patients dans son hôpital[3]. Par exemple, un de ses patients souffrant de schizophrénie et résistant aux médicaments aurait montré une amélioration significative de son confort de vie après une série de séances d’hypnose.

Il semblerait que l’alliance thérapeutique soit, comme toujours en psychothérapie, très importante dans le soin de la psychose. Il paraît sensé également que si les patients sont en plein délire aigu, il soit peu, voire pas du tout indiqué de proposer l’hypnose, comme toute autre forme de psychothérapie d’ailleurs. En revanche, une fois la charge émotionnelle et l’adhésion au délire un peu diminuée, il semble selon son étude que l’hypnose permettrait de gagner en confort pour ces patients. Nous attendons avec impatience la publication de ses résultats.

Les dangers de la pratique non professionnelle

Cependant, bien qu'il y ait des cas où l'hypnose peut être bénéfique, il est crucial de noter que cette technique ne doit pas être pratiquée par des non-professionnels de la santé ou dans le cadre de spectacles d'hypnose. En effet, bien que les pratiques d’hypnose clinique soient souvent présentées comme inoffensives, elles peuvent potentiellement causer des dommages, surtout lorsqu'elles sont appliquées à des personnes souffrant de troubles mentaux. Les risques sont la création de faux souvenirs d’une part, et d’exposition trop brutale au vécu intra psychique, et donc potentiellement aux traumatismes passés. Si cette exposition trop brutale a lieu, les patients peuvent être confrontés à une angoisse beaucoup trop massive et cela peut aggraver leur état. Les pratiques non professionnelles d'hypnose devraient absolument être réglementées, voire interdites, pour garantir la sécurité des patients.

Les meilleures pratiques générales dans le traitement de la schizophrénie

Il est important de rappeler que le traitement de la schizophrénie doit généralement inclure une combinaison de médicaments, d'hospitalisation (si nécessaire), de thérapies de groupe pour la réhabilitation psycho-sociale et la remédiation cognitive, de l'hôpital de jour et de la thérapie familiale.

Les médicaments, généralement des antipsychotiques, peuvent aider à gérer les symptômes psychotiques tels que les hallucinations et les délires, et à diminuer le nombre d’hospitalisations. L'hospitalisation peut être nécessaire dans les cas graves où le patient peut présenter un danger pour lui-même ou pour les autres. Les thérapies de groupe pour la réhabilitation psycho-sociale et la remédiation cognitive aident les patients à développer des compétences sociales et cognitives pour gérer leur maladie au quotidien. Enfin, la thérapie familiale peut aider à améliorer le soutien social du patient et à réduire le stress familial.

hypnose et schizophrénie

Quelles limites à l’hypnothérapie dans le traitement des psychoses ?

Au vu de la littérature, il semblerait que l’hypnose ne serait pas particulièrement dangereuse. Cependant, nous devons rappeler aux lecteurs que les patients souffrant de psychose sont très fragiles, sujets à des angoisses terrifiantes, et que la structure de leur personnalité est fortement altérée. Parfois, en cas de techniques d’exposition trop violentes, les patients peuvent se retrouver confrontés à des pensées, images, ou sensations traumatiques beaucoup trop violentes pour eux, ce qui génère des comportements dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Par conséquent, il est utile de renforcer la structure de la personnalité par des techniques de stabilisation, relaxation, apaisement, pour créer un climat de sécurité. De plus, le soin institutionnel en équipe permet une sécurisation physique de la personne, car en cas de débordement émotionnel, la personne peut être contenue, et ainsi lui éviter de se faire du mal ou du mal aux autres. Le seul livre que nous avons trouvé sur le traitement des psychoses par l’hypnose est celui du Dr Biddle publié en 1967 [5]. Nous publierons prochainement un résumé en français de ce livre. 

Formation spécifique en "Hypnose et psychiatrie"

Compte tenu du potentiel de l'hypnose dans le domaine de la psychiatrie en général, une formation spécifique intitulée "Hypnose et psychiatrie" sera organisée à Rennes en 2024. Animée par le Dr Stéphane Radoykov, psychiatre, cette formation visera à former les professionnels de la santé mentale à l'utilisation de l'hypnose dans le cadre du traitement des troubles psychiatriques, dont la schizophrénie, mais aussi les troubles anxio-dépressifs, les traumatismes, les troubles psychosomatiques[4].

En conclusion

L'hypnose thérapeutique peut avoir un rôle complémentaire dans le traitement de la schizophrénie, mais elle ne doit pas remplacer les pratiques thérapeutiques établies. Il est primordial que l'hypnose soit pratiquée par des professionnels formés, dans un contexte clinique, pour garantir la sécurité des patients. Dans le cadre d'une approche de traitement globale, l'hypnose peut contribuer à améliorer la qualité de vie de certains patients atteints de schizophrénie.

Affiche Colloque Hypnose en Psychiatrie
Colloque Hypnose en Psychiatrie

Conférence du Dr Juliette Gremion

Le 28 septembre 2023 à 11h00, le Dr Juliette GREMION, psychiatre, interviendra au Colloque Hypnose & Psychiatrie. Cheffe de service spécialisée en santé mentale à l’hôpital Paul Guiraud à Villejuif et thérapeute familiale.

Intervention : "DE L’HYPNOSE AUX TECHNIQUES D’ACTIVATION DE CONSCIENCE DANS LE SOIN DES TROUBLES SCHIZOPHRÉNIQUES" - 

Historiquement, la psychose a souvent été un champ peu exploré par la psychothérapie par l’hypnose, les professionnels considérant souvent que la dissociation associée à l’hypnose pourrait déstabiliser voire faire décompenser les patients. La littérature scientifique ne retrouve pas vraiment de telle association. Le Dr Juliette Gremion présentera comment elle applique les Techniques d’Activation de Conscience (protocole simplifié, pragmatique et reproductible d’hypnose clinique) pour des patients atteints de troubles psychotiques sévères. Dans cette étude rétrospective, elle nous montrera la tolérance et l’efficacité des TAC, en particulier dans les troubles anxieux chez les patients souffrant de schizophrénie.

 

[1] Wain HJ, Dailey J. A dissociative episode following stage hypnosis in a combat-injured soldier: implications, treatment and reflections. Am J Clin Hypn. 2010 Jan;52(3):183-8. doi: 10.1080/00029157.2010.10401718. PMID: 20187337.
[2] Izquierdo de Santiago A, Khan M. Hypnosis for schizophrenia. Cochrane Database Syst Rev. 2007 Oct 17;2007(4):CD004160. doi: 10.1002/14651858.CD004160.pub3. PMID: 17943812; PMCID: PMC6986695.
[3] Colloque "Hypnose et psychiatrie" - Institut Emergences, Septembre 2023, https://www.hypnoses.com/congres/colloque-hypnose-psychiatrie
[4] formation "Hypnose et psychiatrie », https://www.hypnoses.com/formations/formations/hypnose-et-psychiatrie, Rennes 2024
[5] Biddle WE, "Hypnosis in the psychoses", Charles C Thomas Publisher, Springfield Illinois, 1967