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Les vivants et leurs morts |
Dr Claude Virot - 2000
Contribution à l'utilisation de l'hypnose dans les deuils pathologiques.
Présenté au 2° congrès francophone d'hypnose
et thérapies brève. Vaison la Romaine - Juin 2000
Cest lhistoire de Marie-Jeanne, une riche
femme de Plogonnec. Parmi tous ses prétendants elle choisit
Joseph. Par coquetterie, elle se marie dans de magnifiques habits
rouges et les vieilles personnes dirent en la voyant quand
on se fait si belle pour entrer en ménage cest quon
na pas longtemps à vivre heureuse. De fait elle
meurt très rapidement en donnant le jour à son premier
enfant. Son mari qui laimait beaucoup est inconsolable; le
jour il fait son travail aux champs mais le soir, il sassoit
au coin de la cheminée, de longues heures à se remémorer
sa Marie-Jeanne.
Parfois il sendort ainsi et une nuit il rêve
que Marie-Jeanne est là, dans la pièce, drapée
dans son linceul couvert de boue. Bientôt, il est convaincu
quelle est là, bien réelle, même si elle
ne le voit pas. Elle va vers larmoire où est rangé
son magnifique costume de mariage et sen habille. Elle se
pavane dans la pièce sans un regard ni pour son mari ni pour
leur enfant. Puis elle se déshabille et disparaît.
Le lendemain, Joseph demande à son valet de laccompagner,
sans le mettre dans la confidence. Après des heures dattente,
à minuit, Marie-Jeanne vient faire son tour devant un Joseph
sidéré. Il espère que son valet va pouvoir
confirmer quil na pas la berlue... mais, après
ces longues heures dattente, il sest profondément
endormi et na rien vu.
Nous avons ici une description de deuil pathologique.
Les visions de Joseph sont probablement des hallucinations confirmées
par le fait que le valet, lui ne voit pas Marie-Jeanne.
Dans ce temps là, le thérapeute pour
toutes les histoires bizarres, cest le prêtre et justement
le prêtre de Plogonnec connait autant les affaires de lautre
monde que de ce monde ci.
Surprise! Il demande à Joseph:
-quest ce quelle aimait boire Marie-Jeanne?
-Le dimanche elle buvait volontiers un petit verre deau de
vie !
Le prêtre lui dit alors quil viendra le soir en secret,
que Joseph prépare trois verres et une bouteille posée
sur la table. Le soir venu, il est là, un étole noire
autour du cou. Vers minuit, Marie-Jeanne arrive et le prêtre
sadresse directement à elle, prend très naturellement
de ses nouvelles dans lautre monde puis lui propose un petit
verre deau de vie. Marie-Jeanne accepte mais tient à
rester à distance. Alors le prêtre le pose sur le sol
aux pieds de Marie-Jeanne, elle voudrait quil mette le verre
dans ses mains, mais le prêtre refuse absolument. Le temps
passe et Marie-jeanne va devoir partir.
Emportée par son péché
mignon, elle se penche pour attraper le verre et le prêtre
en profite pour lui passer son étole autour du cou. Pendant
que le prêtre parle en latin, Marie-Jeanne hurle, se débat
et peu à peu se transforme en chien noir.
Létole est bientôt remplacée
par une corde afin que le chien soit conduit de presbytère
en presbytère au coeur des monts dArrée, au
Yeun Elez, le marais des roseaux. Cest un lieu triste, triste,
la désolation de la désolation, une bouillie de terre
noire trempée dans de leau noire : Le vestibule de
lenfer.
Là le chien se met à hurler de plus en plus fort,
à se débattre, mais les deux hommes tiennent bon et
le curé passe létole au cou du chien qui pousse
un cri épouvantable puis ils entendent comme le bruit dun
corps qui tombe à leau. Peu à peu le calme revient.
Le valet revient alors chez son maître en sarrêtant
de nouveau dans chaque presbytère annoncer que la mission
est accomplie.
Si le valet ne voyait rien, par contre, le prêtre voit Marie-Jeanne,
alors peut on toujours parler dhallucination ou dun
esprit, un fantôme?
Toujors est-il quest mise en oeuvre grâce à sa
connaissance des choses de lautre monde, une belle stratégie
quErickson aurait sûrement approuvée. Lâme
transformée en un chien noir est conduite dans les monts
dArrée pour y être précipitée dans
le Yeun Illiz et par ce biais envoyée dans lautre monde.
Ceci nous rappelle que les morts sont parfois très
encombrants voire néfastes lorsquils restent dans le
monde des vivants. Tout le monde le sait bien en fait et ceci explique
luniversalité et la précision des rituels et
cérémonies des morts qui ont plusieurs objectifs.
Dabord, séparer le monde des morts et
celui des vivants et sassurer que lâme du mort
ne restera pas dans le monde des vivants par exemple en couvrant
les récipients de liquide car les âmes ont la faculté
de sy cacher (Bretagne).
Par une belle cérémonie où chacun louera les
qualités du mort, lui fera honneur, il aura moins envie de
faire du mal aux vivants. Doù aussi limportance
de la présence de chacun lors des rituels pour se mettre
en bons termes avec le mort, même si cest aussi une
première étape essentielle de ce travail de transformation
interne lors de cette sorte de thérapie de groupe.
Si la mort fait disparaître le corps, la partie
visible de lindividu, elle ne fait pas disparaître les
liens. Vient alors la nécessité détablir
de nouveaux liens avec celui qui est maintenant dans un autre monde.
Cette phase de transformation et de changement est la phase classique
du deuil normal qui va vers une relation souple avec le mort faite
déchanges psychologiques (penser à lui, voire
lui parler) et de visites en particulier sur sa sépulture.
Parfois, il semble que les choses ne se déroulent
pas très bien. Depuis des années, je mettais ensemble
des dossiers dont les points communs étaient le peu dévolution
sur le fond et le peu de réactivité des troubles aux
changement de contexte de vie. Ces patients nallant jamais
complètement bien, comme si quelque chose ne pouvait bouger
en eux. Lautre point commun que je relevais était une
histoire de décès traumatisant : un parent, un frère
ou une soeur, un bébé, un grand parent aimé
ou au contraire haï... Cependant ces patients ne faisaient
pas eux-mêmes de lien entre leurs difficultés et ce
mort.
Jai choisi deux situations qui illustrent deux
aspects complémentaires. Elles présentent des points
communs et en particulier les croyances des patientes et la technique
hypnotique que jai utilisées. Sur beaucoup dautres
points, comme vous pourrez en juger elles sont très différentes.
Les troubles présentés par Mme M sont
anciens et peu évolutifs. En alternance avec des phases dépressives
sévères, elle présente de manière chronique
une boulimie au chocolat, une peur de faire une erreur professionnelle
et surtout une angoisse majeure face aux maladies même bénignes
des enfants. La moindre toux ou fièvre crée une panique
qui ne cède quau bout de plusieurs jours.
Je la connais depuis plusieurs années, le travail
hypnotique na permis jusquà ce jour que des améliorations
symptomatiques et si les épisodes dépressifs sont
mieux contrôlés, les troubles de fond sont particulièrement
stables.Face à une nouvelle poussée anxieuse, je lui
propose dapprendre la relaxation par le training autogène
de Schultz.
Elle ressent rapidement beaucoup de bien-être,
pratique régulièrement les exercices. Tout son corps
peut devenir lourd, sauf du genou droit, un peu douloureux, au pied
droit. Tout son corps devient chaud, sauf là encore du genou
droit au pied droit. Je suggère alors que la chaleur peut
passer du pied gauche vers le pied droit puis remonter vers le genou
droit le prenant ainsi a revers.
A ce moment, une angoisse extrêmement puissante et imprévisible
apparaît. Elle si calme linstant précédent
devient agitée, pleure... Cette émotion qui dure plusieurs
minutes, que je nai jamais rencontré chez elle, me
prend au dépourvu. Elle est elle-même surprise par
le surgissement de tant démotion.
Elle en vient à décrire un accident
dramatique : elle a vingt ans, elle conduit sa mère et la
mère de son père lorsquun poids lourd vient
percuter leur voiture. Après immobilisation de la voiture,
elle même et sa mère à lavant sortent
rapidement, juste avant que le véhicule ne prenne feu, la
grand-mère coincée a larrière.
Depuis les obsèques elle nen a jamais
plus parlé malgré un sentiment profond de culpabilité.
Elle tient à montrer à ses parents quelle est
forte et à part une prise de poids de 20 kilos, aucun signe
extérieur ne vient signifier ses perturbations intérieures.
Cet évènement difficile elle men
avait parlé il y a 10 ans mais de manière très
détachée, presque comme une anecdote et je lavais
rapidement oublié comme si elle mavait prescrit une
amnésie comparable à la sienne. Pourtant dès
cette époque, elle figurait sur ma liste !
Cette illustration nous rappelle lintéret
de se préoccuper des stigmates physiques daccident
ou dintervention qui peuvent contenir des souvenirs
très puissants et potentiellement très actifs et déstabilisants.
Nous abordons alors ses propres croyances concernant
la mort, la vie après la mort... Pour elle, lâme
du mort doit rejoindre un monde particulier, comme lanaon
des bretons du temps de Marie-Jeanne et Joseph.
Elle connait bien aussi les descriptions des near death expériences,
NDE, dans lesquelles certaines personnes lors daccident ou
de coma profond décrivent les mêmes phénomènes.
Limpression de sortir de son corps et de le regarder de lextérieur,
de voir aussi le personnel médical tenter de le sauver, une
rencontre avec des membres de la famille déjà morts
et qui viennent accueillir le nouveau venu, souvent une grande paix,
puis une lumière blanche attirante... Ceux qui ont pu le
raconter en sont évidemment revenus. Ces descriptions ne
sont pas nouvelles, mais semblent se multiplier peut-être
en raison des techniques récentes de réanimation qui
ramènent in-extrémis des gens autrefois promis à
la mort.
Nous convenons de faire comme si lâme
de la grand-mère navait pas pu rejoindre le monde des
morts et serait resté en elle.
Nous allons alors utiliser une technique hypnotique
proche du rêve éveillé dirigé de Robert
Désoille dans laquelle elle va explorer son monde intérieur
et le décrire. Lobjectif est de retrouver la grand-mère
et de laider à rejoindre le monde des morts, là
où est sa place. De ce monde, les âmes des défunts
peuvent venir en visite chez les vivants, un peu comme font les
vivants entre eux.
Après être entrée en transe, je
lui suggère de trouver u lieu tout blanc dans lequel elle
pourra trouver des passages ou des portes. Après avoir décrit
verbalement ce passage ou cette porte, elle pourra sy engager
en continuant à décrire tout ce quelle voit
et ce qui se passe.
Dans la première séance, elle décrit
une porte qui ouvre sur une pièce très sombre, où
elle distingue peu de choses sinon une forme noire. Elle ne tient
pas du tout à y entrer. Elle décrit alors une porte
qui ouvre sur un jardin inconnu, très agréable et
sy promène tranquillement.
Lors de la deuxième séance, en transe,
elle retourne vers ce lieu tout blanc et retrouve la porte qui mène
au lieu tout noir. Il lui vient alors la certitude que la forme
noire quelle avait vu était le corps calciné
de la grand mère. Elle entre dans cette pièce qui
est cette fois éclairée et sur un bas-flanc, elle
reconnaît sa grand-mère allongée, ratatinée,
à la fois morte et vivante.
Nous interrompons alors cette transe et elle est très soulagée
davoir retrouvée cette présence, car alors elle
peut poursuivre le processus thérapeutique que nous avons
évoqué.
Elle vient pour cette troisième séance
très motivée, très confiante. Dans la transe,
elle rejoint la grand-mère et lui parle, lui explique quelle
doit maintenant quitter le monde ici, que son mari et un des ses
fils décédés vont venir la chercher pour laccompagner
dans ce voyage. Mme M visualise alors son grand-père et son
oncle, la grand-mère se dirige vers eux. Elle est maintenant
comme avant laccident, elle embrasse sa petite fille qui pleure
beaucoup comme dans une séparation réelle, puis elle
disparaît avec son mari et son fils dans une lumière
blanche.
Je revois cette dame quelques jours plus tard, elle
va très bien, se sent très calme et est convaincue
de limportance de ce travail. A la rencontre suivante, elle
souhaite mettre fin à nos séances.
Nouveau rendez-vous 8 mois plus tard : je ne la reconnais
pas dans la salle dattente : nouvelle coupe de cheveux, nouvelles
couleurs, vêtements plus jeunes, nouvelles lunettes. Elle
me raconte quelle a fait tous ces changements progressivement
sans faire de lien particulier, mais un jour en regardant des photos
delle avant cette thérapie, elle sest aperçue
quelle avait adopté pendant ces vingt années
le look de sa grand-mère décédée
... Elle est juste venue me dire quelle va bien.
Depuis 18 mois, plus de nouvelles...
De cette histoire, je dégagerai deux notions
:
La mal-mort
Notion très puissante en Afrique où
laccidenté, le suicidé, le mort de mort violente
est dangereux pour les vivants. Il na pas dobsèques
publiques et sa dépouille est abandonnée en brousse.
Si elle nest pas partout aussi radicale, cette
notion est présente dans notre culture. Les mal-morts sont
ceux qui nont pu se délivrer de leurs illusions, de
leurs souffrances. Ils sont morts de morts violentes, volontaires
ou accidentelles. Ce sont ceux qui partent en laissant de grosses
dettes, ceux qui partent à la mauvaise heure : une mère
qui laisse de petits enfants, un enfant en bas âge dont la
mort est inacceptable, aussi les gens mauvais qui refusent
de mourir. Tous ceux-là ont, selon les traditions, une plus
grande tendance que les autres à rester dans le monde des
vivants
Cest ainsi que nombreux, sentant leur fin arriver
mettront en ordre leurs affaires et éviteront cette menace.
Mettre en ordre des affaires affectives en révélant
un secret par exemple pour éviter demporter avec
soi le secret dans sa tombe... Car le mort emporte le contenu
du secret, mais ne peux pas dissimuler complètement son existence,
il reste des traces, des doutes qui vont constituer un objet
qui se met à vivre de lui même et se transmettra parfois
sur plusieurs générations. Sur le plan affectif, il
peut aussi sagir de dire ou montrer une affection retenue
toute la vie
Mettre en ordre des affaires dargent en réglant ses
dettes. Il sagit de ne pas transmettre à ses proches
des difficultés nouvelles et aussi de sassurer que
ces mêmes proches nourriront encore de bons sentiments envers
le mort.
Se mettre en règle avec la religion en particulier par une
dernière confession.
Ce sont toutes des précautions simples qui
officiellement évitent des difficultés aux vivnants
qui restent mais qui sont aussi des préparations pour une
bonne mort.
Lautre notion vient de
la clinique. Dans ces histoires, le mort semble oublié,
lentourage en parle peu dès les premiers temps et fait
comme si ce décès ne perturbait pas son équilibre.
Ce nest pas directement douloureux et ce sont dautres
troubles qui amèneront quelques années après
le décès à consulter. Ces troubles - insomnie,
phobies, douleur physique, instabilité thymique - ont souvent
commencé sans explication évidente, quelques mois
après le décès. Ces patients ne font pas de
lien direct avec le décès survenu comme nous venons
de le voir et détournent très vite lattention
du thérapeute qui va lui aussi rapidement oublier
cette mort sans deuil exprimé.
Ici, tout se passe comme si pour un sujet, le mort,
son esprit ou sa représentation, en tous cas, quelque chose,
sinstallait dans un lieu caché du monde intérieur.
Cet esprit va alors mener une sorte de vie parallèle à
lintérieur de la personne, à son insu et provoquer
des troubles divers, rémanents, résistants pendant
de longues périodes. Ce lieu décrit par cette patiente
répond très exactement à la notion de crypte
que deux analystes ont décrite il y a quelques années
: Nicolas Abraham et Maria Torok dans larticle maladie
du deuil et fantasme du cadavre exquis (Lécorce
et le noyau). Évidemment le langage utilisé
est très différent mais par dautres voies nous
faisons la même rencontre étrange.
Cet esprit encrypté devient alors
un fantôme, transmissible inconscemment de génération
en génération. La bible parle de trois à quatre
générations, le taoïsme de neuf...
Dans ce cas de figure, le sujet semble être
passivement habité par lesprit du mort, mais ce nest
pas toujors le cas. Lorsquun enfant meurt, il est fréquent
quun parent refuse de le laisser partir et va linstaller
de la même manière dans un lieu spécial à
lintérieur de lui-même, le gardant intact, comme
vivant. Les partisans dune autonomie de lesprit sinquièteront
pour lâme du mort qui ne peut alors rejoindre le monde
des morts et trouver la place qui lui revient. Cétait
lhypothèse de cette patiente que nous avons présentée.
Sil est question de réincarnation, celle-ci devient
impossible. Si la présence de lesprit du mort à
lintérieur du parent lempêche de faire
le deuil, elle va aussi créer des perturbations affectives
profondes avec celui qui vient souvent après : lenfant
de remplacement. Et dans notre clinique quotidienne, nous rencontrons
tellement de ces enfants qui -eux- ne trouvent pas leur place dans
le monde des vivants.
Christine présente des troubles à type
dimpulsivité, des insomnies et cauchemars terrifiants depuis
des années. Elle évoque des problèmes de couple.
Les enfants
présentent tous les deux des troubles du sommeil lorsquils
sont en présence de leur mère mais dorment correctement
chez le père ou la nourrice. Après la séparation
du couple les troubles du sommeil se réduisent chez la mère
mais les enfants finissent toutes leurs nuits dans la chambre de
la mère dont le sommeil reste ainsi perturbé.
Lévolution est chaotique depuis dix ans
avec des moments de très grande douleur morale et des représentations
suicidaires. La relation thérapeutique est forte mais instable
, avec des ruptures brutales, du fait de limpulsivité.
Ceci ajouté à son allure très déterminée
et plutôt masculine me faisait penser à Calamity Jane
qui dégainait aussi vite que Lucky Luke.
Depuis longtemps elle a décrit une tragédie
familiale. La mère de sa mère a eu sept enfants dont
quatre morts à quelques jours ou semaines. Lobstétricien
auvait contre-indiqué formellement une nouvelle grossesse
qui risquait dêtre fatale pour la mère. Or quelques
mois plus tard elle est de nouveau enceinte et elle meurt deux jours
après laccouchement. Lenfant, Roger, décède
à son tour trois mois plus tard. Le père incapable
de contrôler ses pulsions sexuelles est désigné
comme coupable, il a tué sa femme.
La fille aînée de 11 ans mère
de la patiente était en première ligne face à
tous ces drames mais semble ne pas en souffrir, comme elle dit :
il fallait tenir bon. La seule chose est quelle
a gardé beaucoup dinquiétude concernant les
nuits. Elle nétait jamais tranquille pour ses enfants
quand ils dormaient.
La patiente établit un lien évident
pour elle entre cette tragédie, ses troubles du sommeil et
ceux de ses enfants. Mais à ce jour et depuis plusieurs années
les choses en sont restées là. Je navais aucun
effet thérapeutique sur ce niveau, et diverses stratégies
thérapeutiques, psychothérapiuqes ou médicamenteuses
en direction des enfants namenaient aucune amélioration
durable.
Un jour, une nouvelle fois, elle vient me voir, exprime
sa lassitude, le poids des enfants, les nuits en pointillés.
Ce jour là elle mapprend que tous les enfants des filles
de la famille ont des troubles du sommeil, seulement les enfants
des filles. Ceci me relance dans cette histoire familiale avec tous
ces morts et jai peut-être un nouvel outil thérapeutique
à lui proposer.
Je vais dabord rencontrer christine avec sa
mère. Elle confirme et précise toute cette histoire
tragique mais nexprime aucune émotion particulière,
comme si tout ça était enterré depuis longtemps
et me surprend par cette neutralit : ni colère, ni tristesse...
Les métaphores de Christine sorientent
du côté de son père décédé
il y a quelques mois. Elle limagine dans un autre monde. Il
y a quelque chose pour elle après la mort et maintenant quil
est mort, elle peut lui parler, lui dire ce quelle ressent
ce qui a été totalement impossible du temps où
il était vivant. Elle dit je mentends bien avec
lui maintenant.
Nous avons déja à différents
moments utilisé lhypnose et comme dans les précédentes
séances, elle reste très tendue, bouge, se cache le
visage avec une main. Je lui propose de se promener dans un lieu
connu ou inconnu à sa convenance et peut-être dy
rencontrer quelquun de sa famille. Comme pour lhistoire
précédente, je pensais voir apparaître la grand-mère,
mais cest le petit roger, mort à trois mois qui entre
en scène. Elle le porte dans ses bras. Je lui propose alors
daider cet enfant a rejoindre le monde des morts où
il a sa place auprès de sa propre mère.
A lissue de cette séance, elle me raconte quelle
a porté cet enfant sur une montagne très paisible,
elle la posé sur le sol, la montagne sest ouverte
en deux et chacun est resté dun coté, puis les
deux bords se sont séparés de plus en plus jusquà
ne plus être visibles lun à lautre. Elle
sest alors sentie très calme puis est redescendue de
la montagne dans le cabinet.
Je lai revue dix jours plus tard. Depuis la
séance, ses deux enfants font des nuits complètes.
Elle propose den rester là.
Tout ceci se passe il y a environ six mois. Je lai
revue il y a deux semaines, elle souhaite maintenant que je laide
à affirmer son identité de femme.
Elle na rien dit concernant les enfants dans ce premier entretien.
Dans le second, je lui ai demandé comment allaient les enfants,
sans trop croire à la persistance de ce changement rapide.
Jai alors été très étonné
dapprendre que leurs troubles du sommeil ont complètement
disparus depuis...
Chaque décès est une perte tant pour
lindividu que pour le groupe. Il crée un désordre
et le deuil sera cette phase de remise en ordre plus ou loins facile,
plus ou moins longue. Il sera dautant plus simple que les
rituels seront bien faits, que les mondes des vivants et des morts
seront clairement séparés, que le mort sera officiellement
intégré par chaque individu et par le groupe qui pourront
alors en parler ou lui parler, montrant ainsi quil continue
une forme dexistence.
Certaines cultures ont gardé un rapport aux
morts plus intenses et les gens qui y vivent sont plus familiarisés
avec ces notions desprit et de monde des morts. Je pense bien
sur à la Bretagne et jai déjà évoqué
lAfrique. Voici deux autres exemples. En Chine, régulièrement,
les parents des défunts viennent brûler de largent
(des billets spéciaux sans valeur dans le monde de la réalité)
sur la tombe afin que les âmes aient de quoi vivre dans leur
monde. Thérésa Robles, présidente de lInstitut
Milton Erickson de Mexico raconte aussi comment les mexicains vivent
avec les esprits des morts et comment les thérapeutes sont
très habitués à ce travail très spécial
pour nous.
Est-il pertinent aujourdhui dutiliser
cette notion desprit qui rappelle pour nous la confusion hypnose
- spiritisme ? Un esprit est un pricipe immatériel , une
substance incorporelle, mais aussi une manière de penser,
une activité intellectuelle. Ces définitions (Larousse)
sont très larges et peuvent englober une grande partie de
notre activité thérapeutque. Dailleurs, dans notre
quotidien , même si notre panthéon est pauvre comparé
à celui des thérapeutes africains, nous nous référons
à deux esprits très puissants : lesprit conscient
et lesprit inconscient.
Dans ces deux histoires nous faisons comme si un esprit
étranger restait présent dans le monde intérieur
du patient. Rien ne permet pourtant daffirmer la réalité
de ces esprits mais, comme souvent en hypnose, il est pertinent
de construire et dutiliser des métaphores congruentes
avec les convictions des patients. Lorsque cette métaphore
est présente, lobjectif est que chacun trouve sa place,
que l esprit puisse, ou accepte, de gagner le
monde des morts.
La pratique de la thérapie familiale nous familiarise
avec ces pathologies transgénérationelles. Anne Ancelin
Schutzenberger dans Aie mes aieux décrit bien
ces transmissions curieuses de traumatismes non-résolus.
Nous avons vu quAbraham et Torok proposent la métaphore
dune crypte qui peut rendre compte de ces influences intérieures
cachées et difficilement accessibles. Au-delà des
outils descriptifs, lhypnose représente un très
efficace outil thérapeutique entre les mains dun thérapeute
habitué à accepter et utiliser les croyances de son
patient même dans ce domaine aussi délicat.
Pour en revenir avec notre histoire de Bretagne, savez
vous quest devenue la porte de lenfer? Les vieux ont
du penser que les scientifiques aussi avaient compris la puissance
de ce lieu puisquils y ont construit la seule centrale nucléaire
de Bretagne.
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