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De la transe spontanée à
l'hypnose médicale en anesthésie |
Dr Claude VIROT - Congrès Agora
Rennes - Novembre 2002
Le stomato travaille tranquillement, ses gestes sont sûrs
et rapides, il sait exactement comment extraire cette molaire, même
avec linfection qui sest développée dessous.
La patiente est calme, les yeux fermés, elle ne manifeste
aucune réaction aux gestes du chirurgien : incision, décollement,
curetage, extraction...
Manifestement lanesthésie est excellente, cette intervention
se déroule bien, comme dhabitude. Et pourtant, à
la fin de cette intervention, le chirurgien est très impressionné...cest
la première fois que dans un geste de cette importance, il
na utilisé aucun produit anesthésiant. Pendant
la durée de lintervention, elle décrit quelle
était partie faire du ski, dans un beau paysage de montagne,
lair était froid et endormait ses gencives.
Tout sest très bien passé pour elle, sauf un
court moment douloureux, au moment où le chirurgien commençait
ce curetage qui, pour elle, était imprévu. Lorsquelle
a su quil sagissait dune phase normale, elle est
repartie en montagne jusquau terme de lintervention.
Létat de conscience
ordinaire
Létat de conscience ordinaire est caractérisé
par la mobilité de lattention, par sa capacité
à se porter dune information à lautre,
à recueillir suffisamment de données pour évaluer
une situation et sy adapter. Le sujet va être attentif
à un bruit, puis à un autre, puis à un mouvement
quil observe, puis à une idée quil a dans
lesprit, vite chassée par ces mots quil entend
puis immédiatement après il fait attention à
lexpression du visage de celui qui vient de parler... Dans
cette activité de lecture, il est possible que votre fonctionnement
mental soit déjà un peu différent de cette
description. Mais, allez faire un tour dans la salle à manger
avec les enfants, ou dans la salle des infirmières et observez
où et comment se porte votre attention. Elle est très
mobile et tant mieux. Ceci vous permet dappréhender
les multiples aspects de la réalité qui vous entoure.
Vous confrontez à chaque instant ce que vous observez du
monde extérieur avec vos connaissances, vos idées
personnelles, vos croyances et ainsi vous décidez votre attitude
ici et maintenant : parler, bouger, sourire.... Vous adoptez ainsi
un fonctionnement personnel et relationnel le plus souvent adapté
et compréhensible.
La transe spontanée
La transe est caractérisée par la fixité de
lattention : elle devient stable, focalisée sur un
seul phénomène, une seule idée. Elle devient
presque totalement orientée vers un aspect du monde extérieur,
ou presque totalement orientée vers ce qui se passe à
lintérieur de vous. Dautres appellations sont
utilisées : rétrécissement du champ de conscience,
dépotentialisation de la conscience et la plus intéressante
proposée par François Roustang : hypervigilance focalisée.
Cette dernière expression traduit mieux laspect positif
de la transe. Ce fonctionnement psychique est donc très banal,
il fait partie de notre quotidien en alternance avec létat
de conscience ordinaire. Lintérêt de la transe
est de nous permettre de nous concentrer, daugmenter notre
attention sur un point précis afin de mieux le percevoir,
de mieux lapprécier, de mieux labsorber, de mieux
le connaître. Un peu comme lutilisation dun microscope
qui nous permet de connaître des aspects très fins
de la réalité ou comme la lampe torche quon
utilisera avec une lumière diffuse et large ou avec une lumière
intense et concentrée. Et nous pouvons changer rapidement
la résolution du microscope comme nous pouvons changer rapidement
la largeur du faisceau de la lampe et son orientation.
Deux illustrations
-Vous assistez à un évènement sportif qui vous
passionne, vous oubliez le temps qui passe (ou au contraire le temps
ne passe pas, chaque seconde dure une éternité), vous
oubliez le café sur la table, vous oubliez linconfort
du siège, vous entendez à peine les discussions des
voisins, vous serez peut-être incapable de dire que votre
voisin, justement, a quitté la salle avant la fin. Toute
votre attention est là, sur le terrain, avec les joueurs,
vous garderez un souvenir fort et précis de ce moment. Vous
êtes entièrement absorbé par ce spectacle et
pourtant votre portable sonne, et avant la fin de la première
sonnerie, vous avez déjà décroché. Vous
savez quun membre de votre famille a des soucis de santé,
ce sont peut-être des nouvelles qui arrivent. Immédiatement
vous quittez le stade et devenez attentif à votre
conversation téléphonique. Vous retrouvez toute votre
tension et vous appréciez davoir pu, quelques dizaines
de minutes penser à autre chose et ainsi vous détendre
un peu.
-Vous avez un article à écrire, ou un cours à
préparer. Difficile. De temps en temps, vous avez limpression
de vous réveiller après quelques dizaines
de secondes ou quelques minutes ailleurs. Vous étiez dans
votre monde intérieur à articuler vos idées,
vos souvenirs, votre projet. Lorsque vous reprenez contact avec
ce qui vous entoure, le bureau, les feuilles, vos idées sont
plus claires, vous reprenez le cours de votre écriture. Mais,
peut-être étiez-vous partis vous promener sur le lieu
de vos dernières vacances, à marcher, nager ou faire
un bon repas et lorsque vous revenez ici, vous ressentez
simplement que ça vous a fait du bien de partir un peu ailleurs.
Ce sont des illustrations banales de la transe spontanée,
une manière très ordinaire et très quotidienne
qua notre psychisme de fonctionner, doù une certaine
réserve quant à lemploi de cette appellation
classique état de conscience modifié.
Cette transe spontanée est non seulement banale, mais son
alternance avec la conscience vigile ordinaire semble fondamentale
à notre équilibre.
Les praticiens en santé mentale qui connaissent bien les
transes décrivent volontiers deux
types de patients : ceux qui ne sont jamais
en transe, toujours attentifs à tout ce qui bouge, toujours
dérangés par ce qui se passe à côté,
toujours en mouvement, comme sil fallait absorber, maîtriser
tout ce qui se passe autour de soi. À linverse, ces
gens qui semblent en permanence planer, dans les nuages, qui oublient
ce quils ont entendu au fur et à mesure, qui ne souviennent
pas où ils étaient hier, comme sils étaient
toujours ailleurs.
Ici, nexiste plus cette complémentarité entre
conscience vigile et transe spontanée amenant de graves difficultés
de fonctionnement quotidien qui rapidement nécessitent des
soins.
Nous complèterons cette approche de la transe par trois
caractéristiques évoquées
dans ces exemples.
_La transe spontanée est immédiatement
réversible. Cette dimension fondamentale
va la discerner des états pathologiques toxiques qui par
certains points peuvent lui ressembler jusquau moment où
il faudrait retrouver la conscience vigile. Nous pouvons penser
à ce que beaucoup connaissent en voiture, être profondément
absorbé par un sujet plus ou moins agréable mais important
pour soi -la journée de travail, la préparation du
repas avec les invités, la composition idéale de léquipe
de foot ... ou du gouvernement- jusquau moment où nous
avons limpression de nous réveiller lorsque nous arrivons
à destination ou lorsque la voiture qui nous précède
fait une fausse manuvre sollicitant alors toute notre attention.
Ce changement dorientation est extrêmement rapide et
nos réactions réflexes sont conservées. Il
en va tout autrement du conducteur qui a pris trop dalcool
et qui rêve en conduisant jusquà ce quil
emboutisse la voiture devant lui qui a freiné brutalement.
_En transe, la perception du temps
est modifiée : soit le temps vécu
subjectif paraît plus court que le temps de lhorloge,
soit-il paraît plus long. Cette distorsion du temps est bien
connue mais assez peu étudiée dans le détail.
Il se pourrait que le temps vécu subjectif dépende
de lintensité émotionnelle de lexpérience.
Si le vécu émotionnel est fort, le temps sera décrit
comme long ; si la transe est calme, paisible la transe sera décrite
comme courte. Cest aussi bien souvent ce qui se passe lorsque
nous sommes si totalement absorbés par une activité
que nous ne voyons pas le temps passer. Cet aspect qui pourra être
renforcé en situation thérapeutique pourra être
très utile pour des patients dont lintervention peut
durer plusieurs heures.
_La troisième caractéristique,
déjà évoquée, est le confort
: cest habituellement très confortable, très
agréable dêtre en transe, en particulier dans
une transe calme. Lactivité consciente se réduit,
comme si notre esprit se mettait au repos; le corps adopte lui aussi
un fonctionnement dénergie minimum amenant une grande
résolution musculaire, une immobilité, un ralentissement
et une régulation respiratoire et cardiaque. Lensemble
sapparente à un état de relaxation profonde
qui à une autre époque était comparé
au sommeil doù le terme retenu par Braid vers 1850
d hypnose, du terme grec qui signifie sommeil.
Mais si laspect extérieur du sujet sapparente
au sommeil, sa vie intérieure est tout au contraire une hypervigilance
focalisée.
Ces caractéristiques font que cette transe spontanée
sera dans dautres circonstances activement recherchée
pour le confort et léquilibre musculaire quelle
procure, pour laugmentation localisée de la vigilance,
pour la modification de la perception du temps, pour le calme intérieur.
Nous pouvons penser aux sportifs, les grands ou ceux du dimanche
qui décrivent cet état de grâce,
aux mystiques qui par des danses ou des mélopées sans
fin atteignent un meilleur état spirituel, à ceux
qui fréquentent les rêves parties qui, avec laide
dune musique répétitive vont pouvoir danser
pendant des heures et oublier leurs soucis et angoisses quotidiennes.
La dissociation
Si le fonctionnement psychique est global et unifié, il peut
aussi être décrit comme un assemblage complexe de nombreuses
parties, de la même manière que nous décrivons
le corps. De nombreuses parties qui communiquent, échangent
les informations, sajustent, chacune étant nécessaire
au bon fonctionnement des autres. Certaines sont moins indispensables
: nous pouvons nous passer dun bras sans remettre en question
lexistence du reste du corps, nous pouvons moins facilement
nous passer du cur ou du foie. Sur le plan mental, nous avons
les informations que reçoivent nos canaux perceptifs ici
et maintenant venant du monde extérieur et venant aussi de
notre corps, nos souvenirs, nos apprentissages, nos émotions,
nos croyances, nos désirs.
Tous ces aspects cohabitent assez bien et constituent notre corps
mental. Dans létat
de conscience vigile, notre esprit conscient peut utiliser toutes
ces informations : celles venant du monde extérieur et celles
venant de toutes ces dimensions du monde intérieur. Le monde
extérieur étant tout ce qui appartient à la
réalité partagée : dans un bloc opératoire,
les bruits des appareils, la lumière, les paroles du chirurgien,
la température de la pièce. La réalité
intérieure est lintime de chacun de nous, dont les
autres nont connaissance que selon notre bon vouloir. Disposer
de toutes ces informations nous permet à chaque instant de
faire des choix, de nous adapter, en particulier lorsque la situation
est nouvelle tout comme nous souhaitons disposer de toutes nos ressources
physiques lorsque la situation est délicate, marcher sur
un terrain glissant par exemple. Dans dautres circonstances
nous navons pas besoin de toutes nos ressources, ni de toutes
les informations auxquelles notre esprit conscient peut accéder.
Au contraire, nous avons parfois besoin, ou envie, de nous focaliser
sur certaines données particulières : réunir
tous nos souvenirs pour décrire une expérience, écouter
très attentivement un concert, associer toutes nos connaissances
pour préparer cet article ou ce cours.
Et nous voyons apparaître deux phénomènes :
la transe déjà décrite et la dissociation qui
privilégie une partie seulement, celle qui a de lintérêt
pour nous maintenant. La plupart des auteurs considèrent
à la suite de Pierre Janet que la dissociation est le principe
fondamental de la transe et utilisent parfois ces deux termes comme
synonymes. Induire une transe revient alors à induire une
dissociation dans lexpérience du sujet, à focaliser
lattention sur une partie plus ou moins limitée des
informations ce qui apporte une définition très large
de la transe.
Serions-nous en permanence en transe ? Il apparaît utile dinclure
une autre dimension à la transe, la notion de stabilité.
Nous nutilisons peut-être jamais toutes les informations
disponibles à un moment donné, comme si nous étions
à chaque instant un peu dissocié, mais nous parlerons
de transe (et tout à lheure dhypnose) lorsquun
niveau de dissociation sera stable rendant alors difficile et parfois
impossible laccès à dautres informations.
De même que la transe, la dissociation est une ressource psychologique
quotidienne. Repensons à ce moment où nous regardons
cet évènement sportif avec plaisir, oubliant pour
un temps langoisse provoquée par le problème
de santé de cette personne de notre famille. Nous avons dissocié
notre pensée pour mettre de côté cette inquiétude.
Ou pour citer Milton Erickson : Nous savons tous que nous
pouvons aller voir un film de suspense et perdre un mal de tête
sans recevoir aucune injection intraveineuse, sans avaler un médicament,
sans modifier dune façon ou dune autre les nerfs
sensoriels. Et comment un film de suspense arrive-til à
contrecarrer un mal de tête? Mais, cest ce qui se passe.
Par quel genre de processus. Par létablissement dun
train de pensée, dune série dassociations
et par la stimulation dautres formes dactivité.
Et pourquoi utiliser lhypnose si ce nest pour atteindre
le même genre de but ?.
Retournons maintenant avec le stomato et sa patiente. Nous avons
déjà observé quelle se comporte comme
si elle était tranquillement chez elle en train de se détendre
alors que les soins quelle reçoit sont réputés
douloureux. Elle ne manifeste aucune des réactions habituelles
à la peur ou à la douleur. Nous pouvons donc maintenant
soutenir quelle est en transe et quelle a développé
une dissociation très stable entre son corps et son esprit.
Son corps est ici, immobile, détendu, souple et son esprit
conscient est très intéressé par les montagnes
et le ski. Il peut sagir dune transe spontanée
comme certains ont appris à en produire, leur permettant
de recevoir des soins douloureux sans anesthésie. Mais ces
patients sont rares car la dissociation qui survient dans une transe
spontanée est insuffisante pour procurer une anesthésie
de cette importance. Et, en fait, jusquà ce jour cette
dame à toujours eu recours aux anesthésies chimiques
pour des soins comparables.
Lhypnose médicale
Ici, cette patiente a en fait utilisé les techniques dhypnose
médicale dans une forme mixte : auto-hypnose et accompagnement
hypnotique. Lauto-hypnose quelle a apprise
au cours de 3 séances de préparation et un accompagnement
par le thérapeute qui a pratiqué avec elle ces séances.
Pour lessentiel, elle sest débrouillée
toute seule, laccompagnement nayant été
nécessaire que dans la brève phase danxiété
et de douleur. La préparation réalisée ici
était justifiée par la prudence qui simpose
dans un acte nouveau pour chacun des intervenants. Lexpérience
montre que ces séances préalables ne sont pas habituellement
nécessaires, le patient découvrant lhypnose
et la facilité à entrer en transe lors de larrivée
en salle dintervention. Nous réserverons le terme hypnose
médicale aux transes induites dans un but thérapeutique.
Il sagit simplement damplifier et dutiliser un
fonctionnement banal et naturel de notre esprit, de favoriser une
dissociation suffisante et stable. Sous cet angle, nous voyons que
tout le monde peut bénéficier de cette hypnose, de
cette transe qui fait partie du patrimoine de chacun, ce que confirme
Le Dr Faymonville de Liège qui a proposé cette technique
à plus de 3000 patients de tous âges, de toutes origines,
le plus souvent sans aucune expérience préalable en
hypnose ou en relaxation.
Lutilisation de lhypnose en anesthésie nest
pas récente : une des premières interventions est
décrite en 1829 pour une mastectomie par Jules Cloquet à
Paris. Paris bien sûr puisque la France est le centre
du monde hypnotique depuis 1786 avec larrivée
dAnton Messmer jusquen 1900 et les travaux de lécole
de Charcot et Bernheim respectivement à la Salpétrière
et à Nançy. En 1829, lhypnose appelée
à cette époque Messmerisme représente un espoir
considérable face à labsence totale danesthésie.
Les interventions se font à vif et la mortalité est
très élevée. Le chirurgien anglais James Esdaile
vers 1850 à Calcutta parle dune mortalité atteignant
40 % ! En utilisant lanesthésie hypnotique avec des
centaines de patients il voit la mortalité tomber à
5 %. Si ce chiffre est inacceptable aujourdhui, il traduit
bien lintérêt de cette forme danesthésie.
Mais dans les années 1840 apparaît léther,
premier anesthésique chimique plus simple demploi qui
va reléguer lanesthésie hypnotique au rang des
curiosités médicales. Depuis ces temps illustres,
lanesthésie a fait des progrès considérables,
alors pourquoi ressortir cette méthode ancestrale. Cest
dabord quelle nest plus si ancestrale que cela.
Lhypnose traditionnelle française sappuyait
sur des techniques dinduction directes, autoritaires et stéréotypées
permettant lapparition dune transe chez environ 10 %
des patients (il semble quEsdaile avait de bien meilleurs
résultats). Doù labandon quasi total de
lhypnose en anesthésie mais aussi en médecine
et en psychiatrie depuis lavènement de techniques plus
rationnelles quelles soient médicamenteuses ou psychanalytiques.
Et pourtant depuis 15 ans cet outil thérapeutique est de
nouveau utilisé. Dabord en psychiatrie où les
psychotropes, anti-dépresseurs et autres benzodiazépines
ont montré leurs limites; dans de nombreuses spécialités
médicales où les pathologies fonctionnelles
et psychosomatiques répondent mal aux schémas thérapeutiques
classiques. Et aujourdhui en anesthésie.
Lhypnose en anesthésie
Mais lhypnose qui retrouve aujourdhui sa place dans
larsenal thérapeutique est très différente
de cette hypnose traditionnelle française du XIXe siècle.
Elle est aujourdhui appelée Hypnose Ericksonienne
en référence à Milton H Erickson, psychiatre
américain qui a vécu entre 1901 et 1981. Les techniques
dinduction et daccompagnement permettent de favoriser
lapparition et la persistance dune transe hypnotique
chez 95 % des patients qui le souhaitent. À ce niveau, lhypnose
nest plus réservée à quelques patients
particuliers, mais peut aider chacun. Nous avons donc des techniques
fiables, reproductives et prédictibles pour utiliser cet
outil thérapeutique, des critères que chaque soignant
demande avant dutiliser une technique nouvelle. Sil
est possible dutiliser lhypnose, en quoi cela est-il
utile ? Nous passerons rapidement sur ces rares cas de contre-indication
à lanesthésie classique pour dire que lanesthésie
hypnotique est dabord un outil simple, naturel et efficace.
Une méthode qui dans bon nombre de situations peut se substituer
à une technologie plus lourde, plus coûteuse et parfois
plus dangereuse. Lhypnose médicale amène de
grands changements dans le protocole de soins. Dabord parce
que les soins se font avec le patient et non plus sur le patient.
Le patient reste en effet vigil, en relation avec les intervenants
; Il est actif dans le soin. Le praticien lui demande en effet quil
soit motivé par les soins, coopérant et quil
accorde sa confiance dans léquipe. Cest une complémentarité
de tous les instants, chacun ayant sa part de responsabilité
dans le résultat. Ce qui exclut les patients qui saccordent
mieux dune position passive et régressive dans laquelle
ils se déresponsabilisent. Et nous savons bien aujourdhui
que les résultats thérapeutiques dépendent
en grande partie de cette participation du patient. Dans lhypnose,
le patient va rester un participant, un acteur qui va développer
ses propres ressources et qui va garder sa place de sujet. Cette
position explique en partie les bénéfices décrits
par les patients et les équipes qui utilisent lhypnose
: réduction des recours aux antalgiques, récupération
plus rapide, réduction des troubles cognitifs à court,
moyen et long terme.
La relation hypnotique
Lhypnose consiste donc dabord à établir
cette relation privilégiée dans laquelle le patient
garde en partie le contrôle de la situation, même dans
les phases les plus intenses de lacte chirurgical. Le Dr Claude
Parodi, chirurgien-dentiste, reçoit beaucoup denfants
et beaucoup denfants ont peur du dentiste ; dautant
que beaucoup de dentistes ont peur des enfants. Les soins sont souvent
fatigants, il faut sans cesse rassurer, ralentir le soin ou linterrompre
devant un enfant qui hurle dès quil est touché.
Depuis des années il a inventé un dispositif simple
: lenfant reçoit un interrupteur qui lui permet darrêter,
quand il le souhaite, le travail du dentiste. Cest lenfant
qui garde le contrôle. Les interruptions de soins ont depuis
ce jour diminué de 80 %. Simplement parce quil fait
confiance à lenfant, que celui-ci devient un partenaire
et même un enfant sait que ces soins sont nécessaires
et a envie de coopérer. Lorsque cette relation est établie,
déjà lors de la consultation de pré anesthésie,
linduction proprement dite de la transe hypnotique est facile.
Linduction consiste à aider le patient à passer
dun état de conscience ordinaire à la transe
quil connaît déjà dans son quotidien.
Lanesthésiste adopte une attitude calme, diminue sa
gestuelle et utilise une voix monocorde, plus hypnogène.
Il reprend les mots et expressions personnelles du patient pour
laccompagner dans son monde intérieur, là où
celui-ci a choisi daller : en montagne, sur un karting, au
concert... Peu à peu le patient se focalise sur cette voix,
sur ses sensations corporelles, sur les images quil a choisies.
Peu à peu, une relaxation musculaire apparaît, une
régulation du rythme cardiaque, de la respiration, une immobilité,
une diminution ou une disparition du dialogue verbal. Dans cette
phase sestompent les symptômes liés au stress,
à lanxiété, se développent des
éléments de calme, de confort, de sécurité.
Cest un peu comme si le patient pris dans une forte tempête
rentre dans sa maison, à labri, au chaud, au sec. Lorsquil
est dans cette maison, la dissociation est effective : son corps
est ici, sur la table, son esprit est ailleurs.
Le processus hypnotique
À partir de là, la dissociation peut se renforcer,
spontanément ou avec laide de lopérateur,
invitant le patient à sinstaller dans le coin le plus
sûr et le plus confortable de cette maison, laissant loin
de lui les bruits, les sensations de son corps. Le patient garde
un contact distancié avec tout ce qui se passe, laisse léquipe
travailler pour son bien tant que tout semble se passer comme prévu.
Ce qui veut dire quil percevra immédiatement une inquiétude
qui se développe chez les soignants ou un moment plus douloureux.
Dans ces phases, le patient va communiquer avec lanesthésiste,
le plus souvent par une pression de la main ou un geste convenu
davance, pour lui demander de laide. Celle-ci sera peut-être
sous forme de propos rassurants, peut-être sous forme de suggestions
renforçant la dissociation pour séloigner de
la douleur. Dans lidéal, ces moments plus délicats
seront anticipés par lanesthésiste qui assure,
après linduction, l accompagnement.
Un liquide froid coule sur le bras du patient. Dans la réalité
partagée, cest linfirmière qui nettoie
une partie du corps, leau est un peu froide et cette intervention
qui nen finit pas... Dans la transe, cest une source
sur le bord du chemin de montagne, il fait chaud, cest agréable
de passer de leau fraîche sur le corps. Lopérateur
suggère une néo-réalité plus intéressante
pour le patient qui, instantanément va entendre la source
deau, sentir la chaleur de cette journée et développer
une émotion agréable construite sur des perceptions
imaginaires agréables. Dès que lintervention
est terminée, le patient est invité à se réassocier,
à retrouver le contact avec tout ce qui lentoure, les
gens, la pièce. Il est souvent nécessaire de laider
à sortir en adoptant de nouveau une voix ordinaire, en lui
parlant, en lui demandant des réponses verbales; sil
faut laider cest avant tout car souvent, il resterait
bien encore un peu dans cet état confortable et calme. Lorsquil
y a eu une phase plus douloureuse, elle sera souvent oubliée
ou considérée comme peu importante. Ici encore lanesthésiste
saura renforcer cette amnésie partielle afin que le patient
garde un souvenir agréable de ce moment crucial de sa vie.
La compétence de lanesthésiste Ce processus
général est le même, quelles que soient la durée
et limportance du geste opératoire.
Établir une relation hypnotique, induire la transe et la
dissociation, accompagner, induire la réassociation. Chacune
de ces phases demande de la part de lanesthésiste une
connaissance générale de la transe et de la dissociation
ainsi quune maîtrise particulière de la transmission
de linformation. Nous transmettons des informations par deux
canaux fondamentaux : le langage verbal et le langage non verbal.
Sur le plan non-verbal : une attitude ouverte, tournée vers
le patient, des gestes calmes et assurés... Cette attitude
empathique est déjà souvent bien connue
des patients. Les difficultés sont plus grandes sur le plan
verbal : acquérir un timbre et un rythme de voix hypnogènes,
et plus encore employer un langage qui renforce la sécurité
et la dissociation. En effet, dans la transe, les mots et les expressions
sont directement transformés en perceptions ou en émotions,
sans traduction par la conscience. Si vous dites à un patient
vigile : vous naurez pas mal, il pourra traduire , «je
ne sentirai rien et être tranquille. Un patient en transe
entendra parler de douleur, de mal et va se contracter et développer
de la peur. Chez lui vous aurez obtenu leffet inverse de ce
que vous souhaitiez. Or un patient impliqué dans un soin
ou une consultation est dans un état dhypervigilance
focalisée sur vous et vos propos. Autrement dit, il est déjà
dans une transe spontanée dans laquelle il entendra et ressentira
autre chose que ce que vous vouliez transmettre. De là les
fréquentes distorsions décrites par les soignants
entre ce qui est dit et ce qui est entendu. Pour pratiquer lhypnose,
il est nécessaire de bien connaître les effets des
informations transmises et acquérir une nouvelle forme de
communication, un nouveau langage. Cest probablement cet apprentissage
le plus difficile, tellement nous sommes habitués à
nous adresser à nos patients comme sils avaient les
moyens de traduire consciemment nos propos.
Conclusion
Lanesthésie a pour objectif de permettre ou de faciliter
les gestes médicaux ou chirurgicaux douloureux, sans préjudice
pour le patient. Lhypnose répond à ces critères
et devient progressivement une nouvelle compétence
sur la palette de lanesthésiste. Nous en sommes encore
au temps de lexpérimentation ou chaque acteur invente
et découvre les ressources de cet outil, nous sommes encore
dans un temps où nos connaissances de lhypnose et du
fonctionnement psychique sont partielles. Il est certain que les
temps futurs préciseront les indications, les limites de
lanesthésie hypnotique. Mais, au-delà de lacquisition
des connaissances théoriques et techniques, lapplication
de lhypnose introduit des changements peut-être plus
fondamentaux. Cette pratique amène un autre regard sur les
notions de soin, de relation thérapeutique, de participation
des patients. Cette dynamique est déjà en route, les
patients - que nous sommes nous aussi parfois - réclament
de plus en plus cette place de partenaire qui nous déroute.
Même si nous savons quun patient partenaire a de meilleures
chances de guérir, nous navons pas appris commet jouer
notre rôle dans cet échange, comment communiquer autrement,
comment faire confiance aux ressources du patient. Cest sur
ce plan que les résistances sont les plus fortes, cest
aussi sur ce plan que lhypnose propose le plus de réponses.
En même temps, chacun constate que les mentalités évoluent
rapidement : lhypnose est revenue dans larsenal thérapeutique
des psychiatres il y a 15 ans.
Qui aurait dit, il y a quinze ans, il y 5 ans même que des
anesthésistes utiliseraient lhypnose ? Cette évolution
rapide vient probablement dune attente jusqualors sans
réponse pour les soignants qui redécouvrent leurs
compétences et celles de leurs patients.
Dr Claude VIROT
Congrès Agora Rennes
Novembre 2002
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