Travaux
 
Maryvonne Virot-Ballay

De l'hypnose à l'hypnose
Mémoire de psychologie clinique
Rennes 1995
Ce mémoire contient en particulier une présentation historique de l'évolution de l'hypnose, les principaux concepts de l'hypnose ericksonienne et jette quelques ponts entre différents types d'hypnoses.

 Liste
 
DE L'HYPNOSE A L'HYPNOSE : DE L'ANCIEN ET DU MODERNE
   
 De l'ancien et du moderne (chapitre3)

I- HYPOTHESES A PROPOS DE LA RESURGENCE DE L’HYPNOSE

Depuis quelques années, l’hypnose revient dans l’actualité. Les médias reparlent de l’hypnose, des praticiens y adhèrent ouvertement, des formations se mettent en place... Au-delà de l’apport d’Erickson, nous nous sommes posée la question du pourquoi de sa résurgence, en particulier quant au contexte de la demande de soins telle qu’elle se présente aujourd’hui. Car il n’y a de thérapeutes que parce qu’il y a des patients.

Le regain d’intérêt actuel pour les médecines douces, de même que pour certaines pratiques corporelles et pour les médecines dites "parallèles", correspond à une appréhension nouvelle de l’image corporelle dans nos sociétés occidentales, et à la recherche d’une relation de compréhension plus immédiate entre le thérapeute et le patient.

Ces thérapeutiques douces frappent par leur refus d’une logique linéaire ou occidentale de la maladie et des symptômes, selon laquelle un diagnostic repose sur un certain nombre de constatations d’où découlent une thérapeutique et un pronostic.

Si la psychanalyse a constitué la première en date des approches psychothérapeutiques du trouble mental, se pose aujourd’hui la question de son caractère thérapeutique. Au-delà de l’émiettement des écoles et des tendances, avec les problèmes de formation qui en découlent, il semble que la démarche du psychanalyste ne corresponde plus à la demande d’un public pour lequel, jusque là, la psychanalyse avait su adapter une approche et organiser une "écoute attentive".

Ce même public exige maintenant un abord plus pragmatique de cette souffrance et surtout une résolution rapide et concrète de ses problèmes. Nous "consommons" maintenant plus facilement de la "psy" et des "psy" dans la mesure où, pour autant, nous ne sommes pas fous, et dans la mesure où cette consommation reste limitée dans le temps. Cette consommation correspond à une augmentation du niveau de vie, et aussi à une plus grande exigence de confort dans notre vie quotidienne.

Des problèmes n’obéissant pas au schéma classique d’une référence à la névrose ou à la psychose, motivent actuellement des demandes de thérapie pour un grand nombre de patients. Ce sont, des douleurs chroniques, des troubles du sommeil, des problèmes de poids, de couples, des situations de dépendance, d’échec scolaire, ...

II - QUELLE EVOLUTION THEORIQUE ?

Plusieurs chercheurs ont mis en doute la réalité ou l’efficacité de la prétendue rupture avec l’hypnose : du côté de la clinique Groddeck, Ferenczi, puis Winnicott et l’école anglaise ont déplacé l’accent sur l’empathie, les techniques de relaxation, le "holding". D’un point de vue théorique, F.Roustang et M.Borch-Jacobsen ont débrouillé au fil des textes de Freud et suivi dans ces principaux concepts les "résurgences" de l’hypnose.

L’histoire a recherché le caractère scientifique de l’hypnose en particulier en tant que technique, ce qui a peut-être participé à la réduction de son champ d’application. La tentative de rendre compréhensible le phénomène a aboutit à plusieurs impasses qui rendent l’hypnose inacceptable.

Erickson a pratiqué et fait évoluer l’hypnose pendant cinquante ans. Cependant, ce n’est pas la lecture de ses textes qui nous permet d’en déduire ce qu’est l’hypnose, il n’a pas apporté d’éléments déterminants en ce qui concerne la description ou la compréhension de celle-ci. Par contre il en a renouvelé la pratique. Il dote la profession d’un trésor d’exemples sur les manières d’induire une transe, de s’adapter à des circonstances uniques, d’effectuer des changements. Il lui restitue l’approche thérapeutique qu’elle avait perdue avec l’avènement de la psychanalyse.

Dans la civilisation américaine dans laquelle il travaille, il a compris comment réintroduire quelque chose d’ancestral qui échappe précisément à la science. Un des moyens pour échapper à cette science consistait bien à éviter toute théorisation.

Et il se refuse à toute doctrine, à toute théorisation malgré les nombreuses recherches auxquelles il contribue. Il souhaite que "les thérapeutes sortent de leur immobilisme et se débarrassent de la chape de plomb théorique qui pèse sur leurs épaules et limite considérablement le champ de leurs interventions pratiques". Il leur préconise d’utiliser au maximum leur imagination et leurs expériences personnelles, comme il l’a fait lui-même dans sa vie. Il encourage à percevoir en toute liberté et à utiliser les différences personnelles et interpersonnelles.

Erickson dans l’approche qu’il choisit, et qu’il a construit à partir de son expérience personnelle et clinique s’écarte de façon déroutante des modèles officiels en vigueur. Il emploi des mots qui existent déjà avec un sens précis mais auxquels il va donner un nouveau sens, c’est le cas du "double lien", de la "suggestion", de "l’inconscient".

Ainsi, nous pourrions revenir sur le modèle de l’inconscient qu’il sollicite pour travailler. "L’inconscient protège toujours la personne", voilà sans doute une des prises de position d’Erickson les plus difficiles à accepter, tant il est vrai que nous avons l’habitude de considérer que le symptôme, et ainsi la souffrance, sont le produit d’un mécanisme inconscient. Pour lui à l’inverse, le symptôme résulte d’un mécanisme de défense qui est de l’ordre du conscient et qui empêche que les capacités inconscientes de l’individu soient utilisées.

A son tour, l’expression imagée de "grand réservoir de l’inconscient" qui nous paraît fort heureuse pour exprimer les possibilités latentes qui sont en chacun de nous, ne risque-t-elle pas d’égarer ? Les apprentissages sont des possibilités et ne sont donc pas en réserve quelque part dans une arrière boutique. Il n’en reste pas moins que la situation de dissociation-simultanéité d’expériences est fondamentale dans le processus hypnotique en même temps qu’elle différencie l’hypnose de toutes les techniques qui en dérivent et que nous avons évoquées.

La notion de conflit y est complètement évincée d’un point de vue intra-psychique sinon qu’à surgir sous la résistance au changement. Erickson place le conflit au niveau relationnel.

Nous pouvons discuter la dissociation inconscient/conscient, compte tenu de cette vision angélique de l’inconscient difficilement acceptable pour nos esprits plus européens que californiens ! Nous rappelons qu’il s’agit de métaphores.

Orientation actuelle des recherches

Les recherches actuelles semblent s’orienter sur les corrélats cognitifs et affectifs de l’habileté hypnotique qui semble porter ses fruits. "Récemment Kihlstrom décrivait ce qu’il a appelé "l’inconscient cognitif", qui regroupe les mécanismes de perception et de cognition qui opèrent à un niveau automatique, comme la perception visuelle soit à un niveau plus complexe comme les divisions entre mémoire épisodique, sémantique et procédurale 74". L’hypnose devient un champ d’investigation où l’on peut parfois provoquer cet inconscient cognitif.

Les travaux sur la dissociation pour expliquer le fonctionnement hypnotique ont été critiqués par les tenants d’une approche socio-psychologique qui n’y voient qu’une sophistication de l’état hypnotique tout aussi hypothétique.

C’est l’approche de X.Barber, et N.Spanos qui postulent que rien de ce qui se produit en hypnose n’est spécifique de l’hypnose donc, qu’il s’agit d’abord d’un rituel social. Le patient en arrive à ne plus distinguer entre les facteurs actifs et passifs dans sa réponse. Les suggestions hypnotiques seraient présentées sans référence au moi-agent, alors simple observateur du comportement hypnotique. "La dépersonnalisation qui en découle ainsi que l’utilisation de l’imagerie renforce l’impression que cette réponse doit être séparée du moi 75". Le sujet est donc coupé de sa réponse volontaire, il est observateur plus qu’acteur. Mais, cette notion de trompeur trompé nous ramène à la théorie de la néo-dissociation car pour se leurrer, l’acteur ne doit pas savoir qu’il se leurre... Alors qui leurre qui ? Nous buttons là sur les théories psycho-sociales et le concept de Hilgard.

Les écrits de P.Janet nécessiteraient à ce titre une relecture attentive, car il a beaucoup utilisé des notions que nous retrouvons dans la psychiatrie classique, l’automatisme et l’influence. Il est sensible à la relation médecin-malade, aux possibilités du patient, au rapport entre les phénomènes physiologiques et psychologiques... Il reste un médecin et un philosophe dans l’actualité, même si certains aspects de son oeuvre sont dépassés.

III - ESQUISSE D’UNE SYNTHESE

A la lumière de nos recherches, il nous a semblé nécessaire de faire le point sur ce que l’on peut entendre aujourd’hui quand nous parlons d’hypnose.

Le mot hypnose présente un caractère imprécis puisqu’il peut être pris dans le sens d’un état de conscience, de la technique pour créer cet état, ou de la thérapie elle-même. Il occupe une position carrefour dans les champs médical et psychothérapeutique.

Nous pouvons parler d’hypnose en terme de sommeil, de suggestion, de régression, de transfert, de modification d’état de conscience.... à chacune de ces dénominations correspond non seulement une théorisation, mais un phénomène différent, c’est ce dont notre parcours dans le temps nous a permis de témoigner. Il est plus rationnel de présenter l’hypnose au nom d’une appartenance à un courant de pensée : ainsi, les théories psychanalytiques la définissent comme un état de conscience modifiée et comme un état de régression. Bernheim la psychologise comme un état de suggestibilité élevée tel qu’il en viendra à affirmer qu’ "il n’y a pas d’hypnose mais de la suggestibilité seulement". Avec Chertock, elle fait intervenir les paramètres biologiques, psychologiques et sociologiques. Erickson la définit comme "un état d’attention et de réceptivité intenses avec une augmentation de la responsivité à une idée ou un groupe d’idées"(1958)...

Dans la diversité de ces interprétations, deux perspectives se dégagent : Un état spécifique avec des critères objectifs mesurables sur le plan neuro-physiologique, ou des phénomènes hypnotiques en tant que l’expression d’une relation particulière entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé. La réflexion porte donc soit sur les résultats des suggestions, soit sur le type de lien qui unit les deux protagonistes. L’hypnose peut s’aborder en terme d’état ou de relation.

Quelque soit la perspective choisie, l’hypnose se définit également en terme d’état de conscience modifiée.

Et nous en sommes toujours à utiliser le terme "suggestion" comme au XVIIè siècle et à parler de l’hypnose sans pouvoir distinguer entre l’hypnose de music-hall, les différentes formes de transe rituellement organisées, l’hypnose meurtrière que nous associons à Hitler ou à Khomeiny, l’hypnose abrutie qu’induit sans doute la télévision, l’hypnose sous protocole expérimental...

La diversité des définitions indique bien que la nature du phénomène hypnotique échappe à une appréhension satisfaisante. Nous pourrions aller jusqu’à nous demander s’il s’agit bien de la même chose.

Nous pourrions avancer que l’hypnothérapie se caractérise par la mise en oeuvre de l’hypnose et du travail thérapeutique sur la relation telle qu’elle se manifeste pendant l’hypnose. Une des différences fondamentales entre l’utilisation de l’hypnose au début du siècle et son utilisation contemporaine est que le thérapeute ne cherche pas à obtenir des phénomènes, ou des réponses particulières, mais qu’à l’inverse il est à l’écoute de cette communication si spécifique.

Ce nouveau système thérapeutique est défini par les différents niveaux d’interaction qui relient les éléments de ce système. L’intervention du thérapeute ne relève ni de la magie, ni de l’autorité, mais plutôt de son habileté à gérer une interaction complexe dont nous avons relevés quelques paradoxes - communication, changement - La nouvelle hypnose met l’accent plutôt sur la maîtrise de soi que sur le sommeil, sur l’apprentissage affectif ou viscéral plutôt que sur l’obéissance à des suggestions de l’hypnotiseur, sur la pratique de compétences plutôt que sur une expérience isolée de transe produite durant les séances cliniques.

A) L’HYPNOSE - UN ETAT - LA TRANSE

Il nous faut revenir sur la notion de transe tant elle préside immanquablement à l’espace thérapeutique son seulement dans l’hypnose, mais dans d’autres formes de thérapies. Cependant, Erickson fait apparaître et utilise volontairement cet état qui est au coeur de sa pratique thérapeutique.

Une transe modelée culturellement

Peut-on rassembler sous le même terme "transe", les transes rituelles de possession reconnues comme telles par les ethnologues, mais aussi le cas des derviches, les extases mystiques, ou encore les techniques de méditation Zen ou Yoga samadhi ? La différence semble plus tributaire des changements socio-culturels et du développement de la recherche scientifique sur les processus de communication qu’une différence fondamentale dans l’état hypnotique.

Nous avons observé une évolution qui mène de la crise convulsive, au somnambulisme, puis à ces épiphénomènes de transe. La transe en tant que "crise" ne participe plus du processus de soins, néanmoins, la filiation historique unissant l’hypnose à la transe est incontournable.

Effectivement, nous avons relevé au moins un invariant dans ces formes d’hypnose et c’est ce phénomène de transe.

L’état de transe est bien difficile à cerner. Or, c’est bien cet état de transe qui pose le diagnostic préliminaire qu’un sujet est hypnotisé. Les premiers travaux de Barber ont relevé des phénomènes physiologiques concomitants des états hypnotiques : l’activité spécifique des ondes cérébrales, l’excitation parasympathique et l’activation des hémisphères non dominants du cerveau. Cependant aucun indice physiologique ou psychologique de l’hypnose ne s’est révélé être propre à l’hypnose. Mais il ne suffit pas de dire que la transe a un substrat physiologique tant elle est partout modelée culturellement.

La transe légère ou profonde n’est ni la veille officielle, ni le sommeil pur et simple. Ce phénomène est appréhendé comme pathologique et dangereux, ou au contraire considéré comme sacré, soit enfin il se manifeste par des phénomènes extra-ordinaires ("don des langues", extra-lucidité, insensibilité à la douleur, déconversion somatique...)

De plus, cet état se singularise par la "dépersonnalisation" plus ou moins marquée, qui bouleverse les frontières ordinaires entre le "moi" et l’ "autre" : tantôt la personne en transe s’identifie complètement à une personnalité étrangère, c’est le cas des possédés et celui des personnalités multiples. Tantôt elle entre en communication extra-ordinaire avec un esprit, comme les médiums spirites, ou les chamans au cours de leur "voyage". Tantôt elle se contente d’entretenir un lien électif avec l’hypnotiseur qui provoque la transe légère ou profonde. Enfin, cette dépersonnalisation constitue un vécu incommunicable, ce qui est fort logique car "on ne peut à la fois être (un) autre et dire qu’on est (un) autre, en se distinguant de cette altérité 76".

Il nous semble raisonnable d’admettre que nous sommes en présence d’un phénomène qu’il est difficile de nous représenter. Janet avait déjà relevé la plasticité du comportement hypnotique.

Nous constatons cependant qu’il est en connexion étroite avec le corps et avec l’affect, et qu’il déroute dans ses rapports avec la mémoire, la volonté et la conscience de soi, jamais supprimés et pourtant profondément modifiés ou "altérés". Il n’est donc pas étonnant qu’il puisse être considéré comme extra-ordinaire, c’est à dire selon les vocabulaires utilisés, "sacré", "pathologique", "régressif", puisqu’il transgresse aussi bien le bon ordre symbolique des sociétés que notre raison scientifique.

La transe de "possession laïque" de Mesmer peut s’étendre au "somnambulisme lucide" de Puységur et à ses diverses expressions historiques : "hypnose suggestive" de Bernheim et de Liébault, "hypnose catarthique" de Breuer et Freud, "hypnose légère des associations libres 77", "hypnose éricksonienne"... Qu’il s’agisse d’une transe calme ne change en rien sa nature.

Un phénomène banal

Et pourtant, aussi extra-ordinaire soit-il, il semble qu’il s’agisse en même temps d’un phénomène ordinaire puisqu’on le retrouve partout dans le temps et dans l’espace, que ce soit dans les cultures qui en font le centre d’un culte ou au contraire dans celles qui comme la nôtre, ont plutôt tendance à le rejeter ou à le marginaliser. Erickson insiste sur le fait qu’il s’agit aussi d’un processus banal, qui survient chez chacun, apparaissant spontanément dans de multiples circonstances. Le fait par exemple d’attendre à un arrêt d’autobus peut être l’occasion de fixer son attention et de se concentrer sur un train de pensée qui fait que l’expérience subjective du temps qui passe sera modifiée à tel point que l’attente paraîtra courte. Les maux de tête seront perdus au cinéma devant le drame plein de suspense qui s’y déroule. C’est la transe commune*.

La thérapie éricksonienne nous apprend très peu sur le processus hypnotique dans son essence, car tel n’est pas son but. Elle se fonde cependant sur ce processus.

La transe d’aujourd'hui est à présent débarrassée d’une interprétation démoniaque. Elle s’est modelée au contraire sur les thérapies hypnotiques qu’elle appelait, ce qui pointe le caractère interactif du processus. "Elle n’est plus ce dont on doit guérir, mais ce qui guérit 78".

"Loin d’être un phénomène aberrant et pathologique, la transe est universellement ce qui permet de guérir un certain type de troubles affectant, disons, l’identité 79 " dans la mesure où elle est en fait un état parfaitement "normal". Revenir à la pratique et à la confiance dans les pouvoirs de la transe, c’est ce qu’Erickson a impulsé. Il renouvelle singulièrement la notion de transe. Il dira d’un sujet qu’il est en transe s’il a réussi à focaliser son attention sur une seule idée, sensation ou objet, et si à partir de là il a modifié quelque chose dans sa manière de percevoir la situation.

Sa pratique hypnotique désoriente parfois lorsqu’on lit ses écrits car on cherche vainement où se situe l’hypnose, on aimerait retrouver les indicateurs spécifiques qui réifient habituellement la transe (catalepsie, relaxation, ...), indicateurs qui sont en fait des épiphénomènes. Et pourtant l’hypnose définie comme dissociation des différentes réalités d’un individu est là. Mais elle est fugace, instantanée, elle se cache au détour d’une brève confusion, d’un paradoxe anodin, d’un déplacement de la résistance, d’une prescription surprenante. Un observateur attentif remarque alors la réduction des gestes, la fixité du regard, l’absence de clignement, l’hyperconcentration focalisée, autant d’éléments qui signent une dissociation hypnotique qui peut ne durer que quelques secondes. Nous sommes loin de l’idée d’une transe d’autant plus efficace qu’elle est profonde.

La transe : une veille paradoxale*.

Pour définir l’hypnose, F.Roustang va délibérément tourner le dos aux ressemblances entretenues avec le sommeil. Pourquoi celui qui se soumet aux suggestions de l’hypnotiseur ne s’endort-il pas tout simplement ? Pourquoi accède-t-il à l’état d’hypnose ? Le patient ne s’endort pas face à l’hypnotiseur, justement parce qu’il est en relation avec lui, ce qui relève bien de la veille.

Il s’agit alors d’un phénomène d’attention et de conscience. "Elle a certains attributs du sommeil, puisqu’elle sépare l’hypnotisé des stimuli afférents, mais par ailleurs elle se révèle une vigilance accrue capable de prendre en compte la totalité des paramètres de l’existence, sorte de vigilance généralisée qui englobe et dépasse la vigilance restreinte, celle que nous connaissons dans la vie quotidienne 80".

L’hypnose libère un pouvoir inné, celui d’organiser le monde pendant le jour.

Donner à l’état hypnotique le nom de "veille paradoxale", en contre-point avec le sommeil paradoxal durant lequel les rêves sont abondants, est une hypothèse. Elle a l’avantage de mettre fin au long débat sur la nature de l’hypnose : état de veille ou de sommeil ? Nous nous permettons de remarquer qu’elle fait quand même étrangement allusion à une phase du "sommeil"... Dans l’hypnose, la crainte de perdre le contrôle peut apparaître, mais ne s’agit-il pas plutôt de la crainte de ce passage à un état de veille d’un autre type, l’extension de ce que F. Roustang nomme le passage de la veille restreinte à la veille généralisée ? Entendons par là, en d’autres termes le passage de l’état de veille ordinaire à l’état de transe.

Que se passe-t-il lorsque la fixation fait s’estomper le monde et nous renvoie à notre intérieur ?

La veille restreinte est habituée à distinguer le moi et le monde, à jouer sans cesse avec les différences. C’est par ce biais que l’objet peut accéder à une détermination, recevoir une forme et acquérir des attributs. Or la fixation sur un seul objet ou la réduction de l’attention à un seul stimulus sans son environnement interdit que se maintienne la tranquille distinction entre le moi et le monde, simplement parce que toute distance est abolie. Erickson propose de pousser plus loin le travail de l’attention : "Chaque fois que vous disséquez quelque chose par le détail, vous détruisez sa valeur 81". L’attention est donc "amenée contradictoirement à s’arrêter à quelque chose que l’on fait s’évanouir avant même d’être apparu (...) C’est dans ce double mouvement d’accentuation de l’attention et de mise en échec de cette attente qu’advient la dislocation du système perceptif, engendrant la confusion qui permet l’apparition d’un nouveau système 82". C’est ce système de référence qui est remis en question par cette déconstruction de la vigilance ordinaire par de multiples procédés.

La perte conjointe du moi et du monde peut-être envisagée par F. Roustang en termes traditionnels de deux manières corrélatives : dissociation et hallucination.

Si l’on met l’accent sur cette coupure qui s’opère par rapport à la réalité sensible, la conscience de la veille restreinte est mise entre parenthèse, elle devient sourde aux stimuli qui viennent la solliciter. Mais l’explication d’une dissociation en tant que la conscience serait coupée des stimuli extérieurs lui semble insuffisant parce que la conscience est toujours une conscience de quelque chose. Et que d’autre par l’hypnotisé doit s’absorber dans des images qui ne correspondent ni au temps, ni à l’espace actuel, "dans un déploiement de l’imaginaire ... dans un déplacement de l’attention sur du fictif, donnant à son rêve intérieur un maximum d’intensité ... Il quitte la veille restreinte se laissant envahir par la veille généralisée fermée dans la concentration 83 ".

La dissociation, qui est le plus souvent référée aux expériences concernant la douleur, reste corrélative de l’hallucination. Selon la définition classique "l’halluciné est amené à se comporter comme s’il éprouvait une sensation ou une perception, alors que les conditions extérieures normales de cette sensation et de cette perception ne se trouvent pas réalisées 84"

F. Roustang a choisit de définir la transe en terme de "veille paradoxale". Il développe deux axes. Elle établit une coupure entre la conscience et le monde extérieur. C’est alors un retour au centre de la personne, une concentration, un rassemblement des forces "sans souci de les faire servir à une action quelconque 85". Il rejoint alors les techniques de méditation.

Mais c’est aussi "la capacité pour cette force concentrée de se déployer, d’imaginer, d’inventer et de configurer des mondes et donc de renouveler celui qui nous est imposé par la veille restreinte 86". La veille paradoxale relève de la vigilance.

Ce détour par les transes, nous a permis de situer l’hypnose non plus comme un phénomène étrange, voire inquiétant, aux marges de notre culture, mais comme une très vielle affaire de l’humanité. Si en décrivant ce qui se passe dans une cure hypnotique nous en venons à découvrir des convergences de fond avec des expressions millénaires, c’est probablement que nous avons touché dans l’être humain quelque chose qui lui est essentiel et que nous nous sommes approchée de l’une des solutions qu’il a tenté de se proposer pour subvenir au poids de son énigme.

Cependant, nous pourrions dire que les états de conscience modifiée, et leurs diverses formes de transes ne définissent pas l’hypnose en elle-même mais sont davantage une manière de la décrire. Il semble délicat en l’état actuel des recherches de proposer des explications théoriques satisfaisantes.

La modification de l’état de conscience de veille habituelle du sujet est essentielle à l’efficacité thérapeutique. Mais pour l’accompagner, la rendre acceptable par le patient, Erickson a perpétué et enrichi "la relation" si particulière.

B) L’HYPNOSE : UNE RELATION

Nous avons observé une évolution considérable dans la place que les théoriciens donnent au sujet et à l’hypnotiseur. Ce dernier est passé du magicien tout puissant au technicien qui aide le sujet à utiliser ses propres ressources afin de s’auto-hypnotiser. Le pouvoir de changer les choses du côté du thérapeute, se déplace du côté du patient. Le statut du sujet hypnotisé est passé aux yeux des auteurs d’un hystérique handicapé mental à un individu capable d’enrichir ses cadres de référence par l’expérience d’une transe hypnotique.

En terme de relation, l’hypnose a d’abord été définie comme la quintessence de la relation de dépendance. Elle a bien plus de chance de réussir quand une distance psychologique ou sociale considérable sépare les deux partenaires pensait-on. Puységur appartenait à une famille de maîtres depuis des siècles et ses paysans l’ont toujours considéré comme leur seigneur légitime. Avec la révolution, il y a un renversement de la noblesse et la montée de la bourgeoisie. La hiérarchie sociale se décompose discrètement.

Bertrand postule le rapport comme phénomène central du magnétisme et du somnambulisme. Faria et Braid, puis Freud s’aperçurent très tôt que l’hypnose requérait en plus des éléments de fascination, un sujet à l’aise, rassuré et détendu. Ils comprirent parfaitement ce que nous appelons aujourd’hui la "relation hypnotique".

"Les procédés de magnétisations ne seront que des moyens de se mettre en phase avec le magnétisé, des moyens d’actualiser corporellement, de rendre sensible, perceptible, l’identification des deux protagonistes, de permettre au magnétiseur d’ajuster son état interne pour lui permettre de devenir le miroir, le reflet du somnambule et ainsi d’assurer un "étiage affectif" suffisant 87".

C’est peu, en effet, que d’affirmer que le thérapeute et son patient vivent, dans le contexte de l’hypnose une situation très spécifique. A tel point qu’à plusieurs reprises, cette technique a été rejetée, et condamnée. Nous avons noté que les thèmes de l’amour et de l’attirance sexuelle pour expliquer la transe sont déjà présents dans les Rapports des Commissaires qui étudient le travail de Mesmer, et présentent une hypnose qui peut avoir "des effets funestes". Freud, pour sa part, a motivé en partie son abandon de l’hypnose à cause du risque d’expression d’un transfert trop immédiat et massif qu’il a perçu. La relation, hypnotique, est bien cette relation très particulière, qui gêne, trouble, et véhicule l’idée d’un outil thérapeutique ambiguë.

"Le psychothérapeute n’est pas seulement dans la situation de vérifier ou d’appliquer une théorie mais il participe également, à la fois activement et passivement à la thérapie." En ce sens, l’hypnose, quelles que soient les techniques qui la sous-tendent, pose la question de la relation et non pas seulement celle de la théorie.

Empathie - confiance.

Ce qui importe c’est que le sujet trouve pour lui-même, l’espace de liberté que procure le processus hypnotique. Mais dans cet espace, il est seul, pour reprendre les énoncés d’Erickson, il ne peut rencontrer que ses propres ressources, les solutions qu’il ignorait jusque-là.

Nous pouvons penser qu’intervient ici un processus fondamental décrit par Winnicott en 1958 : il s’agit de l’expérience d’être seul en tant que petit enfant en présence de la mère. Ceci correspond à un type de relation particulière appelée "relation au Moi", reposant sur l’intériorisation dans la réalité psychique de l’enfant d’un bon objet. La relation du sujet avec cet objet interne lui permet de connaître une certaine béatitude, même à l’extrême, sans objet ou stimulation externe. Le sujet est devenu capable grâce à des "soins maternels suffisamment bons" et à la répétition de "gratifications pulsionnelles", d’avoir confiance en un environnement favorable, voire même, en palliant les insuffisances relatives de la mère, de transformer un bon environnement en un environnement parfait. En effet, une pulsion instinctuelle ne prend une réelle signification que lorsqu’elle s’inscrit dans le Moi. Une pulsion instinctuelle forte peut ainsi, suivant le cas, altérer un Moi faible, et consolider un Moi fort, mais surtout renforcer le Moi immature dans le cadre particulier d’une relation au Moi, telle qu’elle est décrite. Le petit enfant devient capable de connaître un état proche de l’état de détente adulte. Lorsqu’il est seul (en présence de la mère) il peut exister sans devoir réagir contre un intrusion extérieure dirigée. Si une perception sensorielle ou une pulsion survient, le petit enfant connaît alors une expérience extrêmement positive, ressentie comme réelle. Si de tels processus se répètent, le Moi se renforce progressivement, puis le sujet devient capable de renoncer à la présence effective de la mère ou de son substitut.

Nous pouvons poser l’hypothèse que dans le cadre de l’hypnose, le patient incorpore le thérapeute comme bon objet. Les séances d’hypnose Ericksonienne lui permettent de retrouver cet état non élaboré de solitude très primitif (en la présence du thérapeute). Y a-t-il donc une concordance entre l’hypnose Ericksonienne et la relation au Moi selon la définition de Winnicott "On peut utiliser ce terme, le moi, pour décrire la partie de la personnalité humaine en cours de développement qui, dans des conditions favorables, tend à s’intégrer pour devenir une unité 88 ". Le patient qui se présente en psychothérapie n’est-il pas dans cette dynamique de développement ?

L’éthologie a apporté des notions éclairantes sur l’hypnose. Nous devons à John Bowlby le concept d’attachement. Ce besoin primaire de protection d’amour s’affaiblit naturellement à mesure que l’enfant devient adulte, mais peut reparaître chez celui-ci s’il est très perturbé dans ses conditions de vie habituelle. Il essaie alors de retrouver une sécurité auprès de quelqu’un qui jouera le rôle tenu autrefois par la mère et c’est précisément ce qui semble se produire dans la relation hypnotique où l’hypnotisé remet en quelque sorte sa personne entre les mains de l’hypnotiseur.

Daniel Stern, dans son livre sur l’accompagnement de l’enfant jusqu’à l’apprentissage de la parole, montre comment la mère l’accompagne, entre en communion avec lui par la voix, les mimiques, les attouchements. Cet "accordage" crée entre eux l’impression de partager la même vie affective et contribue à former chez l’enfant le sentiment de soi. "Il est permis de voir un lien de parenté entre ce mode de connaissance, où le langage joue un rôle mineur, et certaines formes d’induction 89".

Elisabeth Laborde Nottale propose le concept d’ "endohypnose" et évoque le lien psychique précoce entre la mère et son nourrisson et ses différentes fonctions, en particulier la protection contre la douleur et l’élaboration des conflits et des traumatismes. Ce concept intervient notamment dans la constitution de défenses et dans les processus de guérison90.

Il semble que la présence de ce rapport, l’interprétation de ce lien empathique au premier degré soit essentiel au bon déroulement de la psychothérapie.

Le transfert

Bien des psychanalystes ont apporté leur contribution à une définition psychanalytique de l’hypnose, et tous insistent sur les aspects transférentiels, relationnels, régressifs, libidinaux de la situation hypnotique. Le transfert est l’élément majeur de la cure analytique. Il est ce processus par lequel les désirs inconscients du sujet et ses attitudes émotionnelles passées s’actualisent en se reportant sur la personne de l’analyste dans une répétition des situations anciennes de conflit et des expériences infantiles de frustration. Il est pour l’hypnotiseur comme pour l’analyste un élément essentiel du processus thérapeutique. La présence d’un tiers influence le travail de l’inconscient.

C’est le concept de régression qui se jouxte à celui de transfert, le sujet s’adaptant en quelque-sorte dans le cas de l’analyse et de l’hypnose par la régression, à la situation infantile dans laquelle le thérapeute l’aurait mis. A ce titre le terme d’apprentissage qu’Erickson utilise beaucoup semble évoquer la période de l’enfance où l’on fait les "apprentissages" dont ceux de la communication. Faut-il faire du même coup le lien avec une régression, malgré la dynamique qui fait du patient l’acteur de sa thérapie ? La considération intentionnelle du corps en mouvement permettrait de dépasser cette situation de régression dans laquelle semble se confiner le sujet dans l’hypnose classique.

Pour Chertock, "la relation suggestive, lors d’une séance d’hypnose comporte en effet une dimension fusionnelle, pré-langagière (...) qui crée les conditions d’une régression à un stade archaïque du fonctionnement mental 91".

L’introduction du concept du transfert permet de se représenter la relation hypnotique sous l’angle analytique, un corpus théorique s’accompagne d’un certain nombre de concepts, mais que le transfert existe dans toute relation psychothérapeutique, ne rend pas compte de la spécificité du phénomène hypnotique. Sous l’angle de la thérapie jungienne, on parle de transfert en terme de consensus d’humilité chez le patient et le thérapeute, ce dernier étant très actif, intervenant, n’hésitant pas à dispenser des conseils. L’attitude neutre n’étant pas de mise chez le thérapeute qui doit être avec son patient, dans son drame et non pas à côté.

Aujourd’hui, cette relation est au coeur du travail hypnotique et le thérapeute ne peut au contraire en faire l’impasse. Tout le processus mis en place pour aller à la rencontre du patient, tant au niveau verbal que non verbal a pour but de créer entre le thérapeute et son patient une qualité de communication nécessaire à une meilleure conduite de la thérapie. Le thérapeute est proche du patient, actif, manipulateur, il existe parfois un contact physique (à l’évidence dans la limite des convenances sociales), un accordage des rythmes respiratoires, des timbres de voix étouffés... une telle relation implique parfois une connotation "érotique". Est-ce que le thérapeute doit en avoir peur?

Le transfert ne protège-t-il pas de cette implication dans le phénomène thérapeutique, comme si l’observateur ne modifiait pas l’objet étudié, ignorant le modèle qui veut réintroduire l’observateur dans le jeu. Le transfert en tant que rempart contre l’interaction ne peut être validé dans une définition relationnelle de l’hypnose.

Un certain modèle, celui de Sandor Ferenczi

La question de l’articulation de l’hypnose et du transfert est au centre de ses premiers écrits psychanalytiques. S’il est classique à l’époque (1908-1909) de considérer le transfert comme la répétition de relations ou de situations infantiles, par contre, la source infantile est moins connue. S. Ferenczi propose de distinguer deux types d’hypnose dérivées de deux prototypes relationnels infantiles différents : hypnose maternelle et hypnose paternelle.

Ferenczi estime qu’il existe deux moyens d’induire l’hypnose : la peur, évocatrice de l’image du père tout puissant, c’est l’hypnose paternelle. L’amour, évocateur de l’image de la douceur maternelle : c’est l’hypnose maternelle. Ferenczi souligne à quel point la situation de l’hypnotisé est propre à réveiller les fantasmes infantiles conscients et inconscients, et à faire surgir les souvenirs de l’obéissance infantile. L’hypnotiseur recrée les conditions relationnelles proches de ces relations originaires, il induit ainsi un transfert de cette dépendance première, qu’il utilise ensuite dans le traitement. La suggestibilité devient alors comme une séquelle de relation traumatique infantile. L’induction est alors l’activation de la tendance habituellement refoulée à l’obéissance et à la foi aveugle.

Nous avons été tentée de faire deux analogies (un peu caricaturales, il est vrai) : de présenter l’hypnose classique avec ce qu’elle comporte de directivité, d’autoritarisme, de soumission comme ce modèle décrit par Ferenczi d’une hypnose paternelle. D’autre part, c’est la seconde analogie, l’hypnose d’Erickson, avec tout ce qu’elle comporte d’empathie, de confiance, de douceur, jusque dans le timbre de voix du thérapeute en tant qu’une hypnose maternelle. Une telle séparation est-elle justifiée, avons nous raison de pratiquer une hypnose "maternelle" et d’oublier, car c’est le courant actuel, une hypnose "paternelle" ?

Les hypnothérapeutes ont eu beau parler du lien affectif ou d’empathie pour rendre compte de l’hypnose, c’est là se laisser à confondre le voyage à son terme. Qu’une relation soit nécessaire pour introduire à l’état hypnotique ne permet pas de conclure qu’elle définit cet état. L’empathie est corrélative de la sécurité dont peut jouir l’individu pour se laisser aller à la transe, elle permet au patient d’accepter les suggestions, elle n’est pas au service de la vérité mais bien du lien social.

L’état hypnotique a été décrit comme un état naturel mais solitaire, or ici, l’objectif est d’apprendre au patient à vivre l’état hypnotique avec une autre personne. C’est aussi toute la sécurité pour le patient d’être accompagné dans son expérience hypnotique par quelqu’un qui peut garantir l’ accompagnement.

Nous constatons que la relation patient-thérapeute est une situation qui permet l’utilisation de certaines procédures Ce qui diffère essentiellement, ce seront les manoeuvres choisies, élaborées par Erickson une fois le contexte hypnotique institué.

C- L’HYPNOSE : UN OUTIL

Si l’on admet que la thérapie vise des processus de changement, et si l’on considère qu’elle met en place un cadre, nous devons nous attacher à comprendre par quels moyens on peut véritablement guider quelqu’un au changement, tout en lui en laissant l’initiative, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

L’idée que la transe met à l’oeuvre une potentialité mène à considérer les techniques comme de simples moyens pour lui permettre de se manifester. Avec l’idée d’actualisation, c’est l’importance de la technique y compris avec ses dimensions de référence symbolique, qui vient au premier plan. Le principe de base, commun à l’hypnose classique repose sur la diminution des stimuli afférents dans un phénomène d’attention, de concentration de l’attention sur un seul stimulus. Nous reconnaissons la technique de Braid, le monoïdéisme.

La technique n’est pas seulement le comportement des différents acteurs entrant en "transe", mais tout ce qui le prépare, tout ce qui s’en dit, tout ce qui en témoigne, et s’en interprète, tout ce qui à la fois fait cadre, fait activateur, provocateur. La modification de la conscience qui se produit spontanément est une actualisation mais sans dimension sociale ou symbolique explicite. "Ce n’est pas un acte qui donne à un problème une solution symbolico-culturelle" ... "Or, c’est la solution qui identifie le problème 92"

La transe hypnotique peut s’obtenir à partir d’un schéma et de techniques classiques qui n’ont guère variées : Induction - Approfondissement de la transe - Ordres post hypnotiques. Mais dans l’optique Ericksonienne la phase dite d’induction ne peut être réduite à la description d’une procédure unique. Pour introduire les niveaux de dissociation dans l’expérience subjective du sujet, la pratique devient incomparable avec la répétition de méthodes identiques, standardisées, construites de façon rigide. En cela, Erickson, dans l’ingéniosité qui le caractérise, est lui-même unique et semble difficile à copier.

L’induction n’est pas un procédé qui ne ferait que déclencher un phénomène préformé, elle est un procédé qui organise et met en forme l’hypnose recherchée. Selon le mot de Bernheim, il s’agit bien d’un hypnotisme de culture. Qui dit culture dit transformations orientées à certaines fins et donc diversifications des buts recherchés, des produits culturels.

Comme dans toute thérapie, l’opposition première qui rend le travail délicat, c’est bien la résistance du patient. La notion d’ordre et d’obéissance avec son corrolaire la passivité du patient participent de cette directivité qui renforce la résistance naturelle du patient. Ainsi, Erickson a tenté de contourner la résistance inhérente à tout changement en signant la suggestion d’une indirectivité.

La suggestion indirecte

Erickson s’est dégagé de la théorie de Bernheim en posant la transe et la suggestion comme deux phénomènes séparés, même s’ils peuvent dans certaines circonstances s’observer simultanément chez un sujet. S’il était tentant de créer des échelles de suggestibilité dans l’hypnose classique, il est clair que dans la démarche qui nous concerne ici, cet intérêt est tout à fait caduc. La suggestibilité qui pourrait se confondre avec l’hypnotisabilité diffère de la suggestion, grâce à l’acte.

Le grand succès de l’hypnose dans le travail clinique réside dans ce fait qu’elle permet d’accepter librement les suggestions positives et constructives sans interférence des objections, intellectualisations, rationalisations, grâce à la transe. La corrélation entre suggestibilité et hypnose, est acceptée par tous les chercheurs et praticiens de la discipline. Les thérapeutes qui utilisent l’hypnose traditionnelle et qui déclarent parfois qu’ils n’ont pas d’autres pouvoirs que celui que les patients veulent bien leur déléguer; ceux-là ignorent les lois de la suggestion.

Où en sommes-nous avec cette suggestion si tranquillement identifiée à la violence, à l’abus de pouvoir, par ceux qui se veulent représentants de la "vérité" du sujet ?

Il paraît difficile d’utiliser la suggestion sans reconnaître la manipulation qui l’accompagne.

Nous pourrions reformuler la suggestion indirecte comme : une demande cachée dans une proposition. La manipulation y perd alors de son côté péjoratif.

Certaines sont alors simplement des évocations, d’autres sont des suggestions subtiles permissives qui n’ont pas l’air d’en être en apparence, mais qui sont finalement très puissantes. Les métaphores sont parfois tellement "métaphoriques" que le décodage est tout particulièrement difficile. Les suggestions amènent le sujet à mettre en route des processus mentaux dans lesquels il n’y a pas de direction, sinon celle que le patient va choisir de laisser venir. Il s’agit pour le patient de se mettre en route, c’est un exercice. Le principe est de ne pas affronter directement le symptôme, la résistance du patient, sauf cas particulier.

L’idée "suggestive n’est en soi ni vraie, ni fausse, elle éveille celui qui la trouve telle à de nouveaux problèmes, elle le rend capable - et révèle qu’il était capable de devenir capable - de nouveaux points de vue, d’une nouvelle relation avec ce à quoi il a affaire 93.". Suggérer renvoie à une pragmatique de la relation, "production", "devenir pertinent", "devenir capable", ces termes sont premiers dans le registre de la pragmatique. I. Stengers propose alors d’invoquer l’évènement et la relation : "la relation comme ce qui les explique a posteriori, condition de possibilité et non pas fondement d’une déduction ; l’évènement comme ce qui fait exister, ce qui n’aurait pas lieu sans la relation mais ne se réduit pas à ell .94". A la relation et à l’évènement correspondent des talents humains que nous connaissons bien : le tact, l’intuition, le flair, la psychologie, ce qui fait l’art du négociateur, de l’enseignement et... du thérapeute...

Pouvons-nous maintenir l’idée que le patient ne prendra que ce qu’il souhaite dans les paroles du thérapeute ? La manipulation est indéniable, et nous pensons que l’autorité participe parfois au processus thérapeutique, bien que les idées habituelles tendent à présenter le travail d’Erickson comme un travail sans relation d’autorité.

En reprenant ainsi la transe, la relation, les techniques, Erickson redéfinit l’usage de l’hypnose, mais il définit également une nouvelle forme de thérapie. Ainsi, il nous semble que l’hypnose Ericksonienne en tant que travail thérapeutique est aussi loin de la psychanalyse qu’elle l’est de l’hypnose classique.

IV UNE AUTRE THERAPIE

Des professionnels de la santé s’intéressent à ce mode de fonctionnement dans la mesure où il fait apparaître des possibilités supplémentaires d’action de l’esprit sur le corps et des possibilités inhabituelles de travail psychologique à un niveau inconscient.

Depuis Puységur et tout au long du XIXè on ne manque pas d’exemples de somnambules guéris après avoir dicté à leur thérapeute, du fond de leur transe, le traitement qui leur convenait. Puis font suite les spectaculaires guérisons "catarthiques" d’Anna O. et d’Emmy Von N., les vertues thérapeutiques de la parole sous hypnose

J. Haley écrivait en 1980 que la thérapie constitue un problème et non pas une solution. Le problème c’est que les patients sont en thérapie. La solution consiste à les en faire sortir pour qu’ils recommencent à mener une existence indépendante aussi rapidement que possible. Erickson aurait probablement été d’accord avec cet avis. C’est ainsi, qu’entre autre, il se révéla être l’un des premiers praticiens à faire sortir la thérapie de la tête des patients et du cabinet médical pour la faire entrer dans leur vie réelle.

La stratégie

Le thérapeute, nous l’avons exposé, subvertit la réalité immédiate du patient pour la recadrer; mais il ne peut le faire qu’en ayant "un but réel dans un futur proche". La délimitation du problème est un instrument essentiel à la constitution de l’espace thérapeutique.

L’outil est ainsi redéfinit et l’hypnose se voit insérée dans un cadre d’utilisation, un processus thérapeutique. La stratégie est née de l’utilisation des différents outils communicationnels, issus de l’hypnose. Il est devenu clair qu’elle ne se suffit pas en soi.

Erickson lui a donné un essor tel qu’elle est passée d’un simple rituel au statut de mode de communication particulier, inter-personnel. Il ne se contentait pas d’induire des états d’hypnotiques, qui par eux-même ne sont pas thérapeutiques, mais intégrait toujours cette méthode dans une stratégie qui a pour but de permettre le changement au niveau du contexte. C’est Jay Haley qui propose ce terme après avoir étudié pendant dix-sept ans les techniques d’Erickson, il l’emploie pour les thérapies dans lesquelles "le praticien provoque ce qui se passe au cours de la thérapie et prévoit une approche particulière pour chaque problème 95". La stratégie doit en effet permettre que les résistances, inhérentes à tout processus de changement, ne soient plus un obstacle définitif. Elle respecte toutefois des demandes qui implicitement ne sont pas des demandes de changement. C’est la stratégie qui devient thérapeutique.

La logique couramment admise veut qu’un thérapeute s’oppose au symptôme de manière plus ou moins évidente, par le réconfort, par la chimiothérapie, et toutes les démarches anti...quelque chose !

La volonté qui s’exprime s’oppose à une contre volonté qui se refuse à la volonté consciente, la résistance au changement est là, même si nous pouvons dépasser les propos d’Erickson en disant que c’est aussi la résistance du patient à quitter sa façon propre de souffrir. En même temps que le patient demande un changement, il va développer des stratégies de non changement que le thérapeute peut utiliser.

C’est ici que doit intervenir toute l’inventivité, la créativité du thérapeute qui occupe un rôle actif dans le processus thérapeutique, ce qui fait dire qu’il devient le principal outil de la thérapie. Il doit imaginer, se laisser aller à imaginer, pour chaque patient, de nouvelles manoeuvres qui vont déplacer ou contourner les résistances en maniant des propositions paradoxales confusantes, en prolongeant les séances par des prescriptions allant jusqu’à prescrire le symptôme lui-même ou la rechute. En plaçant la manipulation du bon côté de l’ambivalence du patient, du côté de ce qui est non congruent. Erickson encourage la volonté consciente et c’est la contre-volonté qui va prendre le dessus. Il s’agit pour le patient de faire consciemment ce qu’il ne voulait pas faire inconsciemment, ainsi il reprend le contrôle de son symptôme.

La réponse hypnotique, qui résulte à la fois de l’attente et des besoins du patient, ainsi que des indications du thérapeute, prend sa source dans "l’immense réservoir d’apprentissage" du patient, "le patient est unique et à droit à une stratégie unique".

C’est la créativité qui est convoquée dans la thérapie Ericksonienne, l’imaginaire du patient et sa coopération. Janet disait déjà à propos de la suggestion : "c’est la provocation d’une impulsion à la place de la réalisation réfléchie96 " Il avait l’idée d’un "faire agir", l’idée du changement Pour Faria le fluide est dans le baquet, mais le "principe actif" se trouve au-dehors, dans le patient. Puységur note "la lucidité particulière habitant le songe".

La référence au sommeil était constante dans l’hypnose traditionnelle, évoquant la passivité, en particulier dans les phases d’induction. C’est le "dormez je le veux" de Faria ou le "dormez vous le pouvez" de Liébault. Pour Erickson "L’hypnose est le stimulus de départ, c’est au patient de faire le travail 97". Pour révéler la dynamique du patient dans le processus de soin, nous avons fait le détour par la pensée bissociative d’Arthur Koestler et ce qu’elle recouvre de la créativité humaine.

Ainsi, nous tentons un lien entre le phénomène de la transe : la dissociation, le travail effectué dans la transe : la bissociation, et le retour après la transe, la réassociation.

Il décrit l’acte de création comme une bissociation de deux matrices qui n’avaient pas de connexion jusque-là. Au lieu simplement de se heurter ou de s’opposer, les cadres de référence s’unissent de façon permanente en une nouvelle création dans laquelle le tout est plus grand et qualitativement différent que la somme des parties. L’exemple d’Archimède illustre le "comment sortir de l’impasse".

Pour évaluer le volume de la couronne d’or du roi Syracuse, Archimède réfléchit et tourna en rond aboutissant toujours à la même impasse, comment évaluer le volume d’une forme irrégulière ? Un jour qu’il prit un bain, la solution lui vint : un objet solide, immergé, déplace un volume d’eau égal au sien. On pouvait donc immerger la couronne et mesurer le volume d’eau déplacé. Pourtant, peu de gens penseraient à associer l’acte de mesurer le volume d’une couronne avec celui de prendre un bain.

Ce qui bloque l’émergence d’une solution, c’est de se concentrer trop étroitement et avec obstination sur une seule matrice ou cadre de référence. La solution reste introuvable tant que l’on pense exclusivement à apporter un changement à la couronne pour en mesurer son volume et tant qu’on ne prend pas de recul par rapport au problème pour changer de stratégie. Alors, seulement un nouveau cadre de référence peut être découvert, qui permet de délimiter le problème posé. C’est lorsque nous sommes détendus, décontractés, et que l’ego est au repos, que de nouveaux cadres de références apparaissent, comme des bulles, à la surface de la conscience. La créativité est ainsi associée aux rêves, aux loisirs, à l’association libre, aux états de conscience modifiée, à la spontanéité. Nous pratiquons tous la bissociation des cadres de la pensée, redécouvrant ainsi constamment des solutions personnelles. L’état de transe hypnotique, permet ce recadrage, par l’ouverture qu’il suscite et la relecture d’une réalité d’un autre point de vue, allégée du sens critique.

Par là, serait intégrée la conviction répandue du temps du mesmerisme, à savoir que l’hypnose est un produit de l’imagination. A la différence près que l’état hypnotique permet à l’imagination de se déployer et non l’inverse.

La stratégie complète l’hypnose et l’hypnose est partout présente dans les orientations stratégiques prises par le thérapeute. Ce qui implique qu’un thérapeute stratégique ne peut se passer de l’hypnose, même fugace,.bien qu’il dispose d’autres outils thérapeutiques. L’hypnose n’est alors qu’un médiateur, elle opère les changement de type I, la stratégie s’affaire aux changements de type II.

Le symptôme

Pour Erickson un patient est un individu qui souffre par rapport à sa propre perception de la réalité. Il peut s’agir d’une hyperfixation à la réalité, la douleur par exemple peut scotomiser le reste de la vie du patient. Il peut s’agir aussi d’une perte de fixation, des repères, d’un lâcher prise.

Le thérapeute stratégique oppose à un individu dans sa totalité, un secteur en souffrance. Pour Erickson, Mme X a une phobie, il ne dit pas qu’elle est phobique, en ce sens, il ne la réduit pas à un tout phobique, et constate qu’à côté du symptôme il existe des réponses adaptées à sa vie et à sa réalité. Il va volontairement réduire le symptôme. Nous reconnaissons une position dissociative. Cette nouvelle orientation de la réalité rappelle que le tout est plus que la somme des parties et qu’il n’y a pas de recette thérapeutique généralisable.

Cette conception s’oppose au réductionnisme de la nosographie et du diagnostic.

V HYPNOSE D’HIER, CRITIQUE D’AUJOURD’HUI

La part du mystère

Les restes ou résidus de pratiques anciennes ont été remaniés, saisis autrement, inclus dans de nouvelles modélisations. Officiellement, l’hypnose médicale a abandonné ses associations avec le paranormal et pourtant il semble que soit encore véhiculée l’idée d’un outil thérapeutique magique.

Il faut bien constater que la situation hypnotique permet de faire se manifester des phénomènes proches de ceux qu’on observe en pathologie (paralysie, analgésie*, etc.) ou en psychopathologie (sentiment de dépersonnalisation, hallucinations,...), "Ceci révèle bien l’immédiateté du symptôme et la capacité dont chacun, et pas seulement l’hystérique, peut se servir pour créer la communication symptomatique 98". Ce sont aussi des phénomènes étranges (lévitation). La transe dont nous avons fait l’essence de l’hypnose-état véhicule indéniablement des représentations particulières opposées à la transe commune.

Dans le passé l’hypnotiseur s’investissait d’une auréole mystique et "surnaturelle", dont font encore usage aujourd’hui les hypnotiseurs de spectacle. En revanche, Erickson n’entraîne pas son patient dans un processus de guérison "magique", au titre d’un pouvoir ou d’un fluide, il n’a pas besoin d’un rituel spectaculaire.

Pourtant, à la lecture des Quatre conférences, ou d’ Un thérapeute hors du commun, nous avons été frappée par la présentation de cas cliniques, nombreux, riches, difficiles, mais aussi par l’apparente facilité avec laquelle Erickson réussissait ses interventions, incarnant par sa créativité, son charisme, son empathie, sa perspicacité, le thérapeute idéal ! Il nous semble nécessaire de relativiser le travail de cet homme. Un certain "pouvoir de guérir" se dégage de ces ouvrages, conférant un aspect mystérieux à la pratique. Les présentations médiatiques "tapageuses", contribuent pour leur part à entretenir mystère et magie, et à générer une confusion entre l’hypnose magnétique, dont on sait qu’elle a eu beaucoup de mal à s’émanciper de la voyance et la nouvelle hypnose.

Mais après tout, si mystère il y a, faut-il toujours l’analyser ? Ce caractère magique n’est-il pas un catalyseur de la thérapie, pour le patient, qui bénéficie d’un procédé miraculeux, avec l’économie qu’il soutend; pour le thérapeute gratifié d’être un thérapeute "efficace".

Mais un culte sans réserve suppose une toute-puissance, une omnipotence sans limite, qui risque en fin de compte d’engendrer la déception. Ce style Ericksonien n’est pas facile à transposer, il nous semble cependant d’une richesse incontestable. A chaque thérapeute d’être Ericksonien à sa propre façon.

Des critiques et des questions

L’hypnose renverse une conception archéologique de "son" inconscient : le fait hypnotique suggère que celui-ci, que l’on recherche dans les profondeurs refoulées de la psyché individuelle, se frotte sans cesse à la communication, et joue ainsi à la surface de la relation.

Sur le plan thérapeutique l’hypnose conteste le dispositif narratif. Le caractère "magique" des liens fondés sur la suggestion ne sont pas résolus puisque la suggestion est délibérément utilisée. C’est le refus d’une toute puissance magique.

L.Israël condamne l’hypnose au non de l’éthique, car pour lui, le mal serait concentré dans deux manifestations : la jouissance et la folie. L’hypnothérapeute tuerait le désir en comblant l’écart entre le parlant et son dire, en faisant du patient l’objet comblant du désir de l’Autre, au lieu de le faire accéder à la castration symbolique, condition de la liberté et du désir. L’hypnose rend fou en ce qu’elle se fait la réplique mimétique du désir de l’Autre par faute de médiation tierce (le père)99.

Le patient

Les croyances les plus répandues sont sans doute celles qui veulent qu’une personne hypnotisée ne puisse résister à l’hypnotiseur et qu’une personne hypnotisée dise toujours la vérité. A ce sujet précis, l’Association Médicale Américaine s’est prononcée sur les dangers inhérents à l’utilisation d’un tel outil dans le milieu judiciaire.

A l’évidence, il apparaît tout à fait nécessaire pour le travail thérapeutique de faire en sorte que les différents présupposés du patient soient débusqués afin d’en relever les incohérences.

Un outil complexe

Les phénomènes hypnotiques représentent probablement le meilleur exemple de cette zone encore bien grise où processus psychiques et physiques se rencontrent.

Loin d’être aussi miraculeuse que le prétendent certains hebdomadaires qui préfèrent insister sur les pseudo-pouvoirs des hypnotiseurs de music-hall que sur les réelles possibilités de l’hypnose médicale, la technique hypnotique perdrait considérablement à vouloir prétendre "passer" la barrière amnésique pour en ramener des souvenirs qui puissent être considérés comme vrai, bien qu’ils soient souvent véridiques, ce qui est sensiblement différent.

Il est possible par exemple de provoquer des faux souvenirs, ce dont témoignent les problèmes actuels aux Etats Unis rapportés par Sherryl Mulhern. Observations déjà relevées par Bernheim et par Freud "A plusieurs reprises, les chercheurs ont confirmé que bien que le recouvrement des souvenirs au travers de l’hypnose n’assure nullement une précision historique, les sujets en état d’hypnose font l’expérience des différents souvenirs recouvrés comme si ceux-ci étaient tous également réels. Cette expérience subjective de l’authenticité augmente l’assurance avec laquelle les sujets relatent leurs souvenirs recouvrés lorsqu’ils retournent à un état de conscience normal.100" J.R.Laurence et C.Perry ont démontré qu’un souvenir peut être créé de toute pièce et "s’immiscer dans le flot mémoriel de l’individu hypnotisable par l’intermédiaire d’une technique de régression." Le concept de dissociation a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme parce qu’il coïncidait avec cette résurgence d’intérêt pour le syndrome de personnalités multiples et la reviviscence de souvenirs d’abus sexuels. Il existe un débat important sur l’utilité de l’hypnose dans le traitement de telles pathologies, et sur le caractère déclenchant de son usage.

Le phénomène de dissociation n’est pas sans évoquer certains risques. D’une manière générale, il paraît souhaitable que le thérapeute ait une idée assez claire du niveau de vigilance du sujet et donc de son niveau de dissociation. Il cherchera moins à l’approfondir qu’à la stabiliser de manière à mieux assurer le travail thérapeutique.

Cette vigilance fermée décrite par Roustang poussée à l’extrême "d’un vide délibéré, gratuit, vain, indéterminé (...) rejoint les angoisses de création, le risque de folie ou les éblouissements des paradis artificiels 101 ". Lorsque la dissociation s’efface, le sujet échappe non seulement au thérapeute, mais aussi à lui-même. Il n’est plus l’observateur de sa propre expérience que postule E.R.Hilgard. C’est ce que dans l’hypnose classique on appelait l’approfondissement de la transe jusqu’au stade du somnambulisme. Or dans une perspective thérapeutique, le contexte hypnotique ne reste pertinent que dans la mesure où le sujet reste en mesure de contrôler l’ensemble des expériences qu’il y trouve, actif, pleinement vigilant.

La phase de réassociation, qui doit donner à la transe hypnotique un aspect parfaitement symétrique, peut présenter un risque réel, si elle n’est pas parfaitement assurée par le thérapeute. En effet, certains éléments constitutifs de la transe peuvent subsister au-delà de la transe, comme des suggestions post-hypnotiques parfois bien involontaires. Ainsi, lorsque la lourdeur des paupières a été un enjeu important, le thérapeute doit accorder autant d’importance à leur ouverture. Si ce n’est pas le cas, le sujet peut, à son réveil, ressentir des sensations désagréables au niveau des yeux.

L’idée d’une hypnose sans risque parce qu’elle serait maniée par des professionnels médecins ou psychologues relève de la naïveté. La validité des techniques dépend essentiellement de la personnalité et de l’honnêteté du thérapeute. On ne peut jamais faire l’économie d’une vision et d’une analyse éthique de quelque relation thérapeutique que ce soit.

Un thérapeute averti

Les phénomènes de l’hypnose sont complexes, induire l’hypnose est relativement simple, mais que faire après l’induction engagée !

L’hypnose n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour tendre vers... Ainsi les interventions ne sont pertinentes que dans un cadre d’utilisation rigoureux que le thérapeute crée lui même pour un patient. Ces interventions fonctionnent comme les suggestions hypnotiques indirectes en fonction de nombreux critères dans l’ici et maintenant de la séance, et dans le respect du patient, de ses croyances, de ses finalités, de ses possibilités. Le pouvoir que le patient prête au thérapeute implicitement, s’accorde de la confiance indispensable qu’il lui porte. Si la confiance s’altère, si le pouvoir est sous estimé, si les doutes s’installent d’un côté comme de l’autre, alors la manipulation, la violence peuvent apparaître. Moins du fait d’un modèle conceptuel et de la technique utilisée que de la vigilance du thérapeute, de sa clairvoyance à percevoir ses limites et ses échecs et de son éthique personnelle.

Il va de soi que le traitement hypnotique doit être appliqué par un professionnel de la santé et à l’intérieur de son champ d’expertise. Il ne doit employer que des méthodes pour lesquelles il est bien entraîné et en lesquelles il place toute sa confiance quant à l’efficacité thérapeutique.

Le thérapeute ne peut se dispenser d’un retour sur sa propre histoire et ses modes de relation. L’expérimentation de transes hypnotiques personnelles est indispensable avant de prétendre à une utilisation clinique, pour mieux ressentir le vécu des futurs patients et aussi pour être convaincu que celui-ci garde en permanence le contrôle de la transe et le choix de n’accepter que les suggestions pertinentes.

En ce sens, il est vrai qu’elle demande à être transmise et qu’elle suppose une initiation, en accord avec l’avis de Bernheim qui considérait l’hypnose comme "un comportement appris."

L’indication est relative à un patient, plus qu’à une nosographie et c’est au moment de leur rencontre que pourra se décider l’intérêt ou non de l’hypnose formelle ou des techniques dérivées.

Discerner quand et comment l’utiliser, reconnaître les indications mais également les limites du thérapeute, de ses compétences, voilà ce que nous reconnaissons comme garantie à la pratique de soins que nous avons présentée : "Si vous ne pouvez pas vous adapter aux besoins d’un patient particulier, envoyez le ailleurs avec votre bénédiction. Il est inévitable de rencontrer des patients auxquels simplement vous ne pouvez pas vous adapter 102".


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