 |
Considérations historiques
(chapitre 1) |
I - DE LA MAGIE À LHYPNOSE
Beaucoup de pratiques, quaujourdhui nous
regroupons sous les noms de suggestion et dhypnose, étaient
connues par les magiciens et les sorciers depuis laube de
lhumanité.
En médecine des âmes, Cardano (1557)
très influent en son temps, savant universel, mathématicien,
astrologue et chiromancien, est peut-être le premier à
avoir découvert laction curative de la suggestion.
En effet, il était trop critique pour croire que ses succès
tenaient uniquement aux médicaments quil employait.
On peut le regarder comme un précurseur immédiat de
Mesmer et de sa suggestion.
Paracelse (1493-1541) précurseur de la médecine
densemble, adversaire de la chasse aux sorcières, pense
la personnalité humaine comme la réunion déléments
spirituels et matériels, qui sont étroitement reliés
à lâme. Les maladies de lesprit viennent
du dedans et non par des influences extérieures. Elles peuvent
comme toutes les maladies, être guéries par une médecine
appropriée.
En 1550, Jean Wier, lui aussi ennemi acharné
de la chasse aux sorcières, envisagea la maladie psychique
comme cause de la prétendue sorcellerie, mettant en lumière
les causes naturelles des "signes denchantement".
Felix Platter (1536-1614) abandonne également
les explications démoniaques et use de paroles rassurantes
ainsi que de quelques purges pour lutter contre les troubles psychiques
des patients. Dautres inventèrent une sorte de médecine
de choc utilisant eau glacée ou chaise tournante, créant
une interruption momentanée de la continuité du vécu
mais, à vrai dire, il sagissait là datteindre
le symptôme du mal et non ses causes. On note cependant que,
dès cette époque, on tente une explication psychologique
des maladies du corps, se dégageant des interprétations
purement organiques.
Déjà, Ernst Stahl (1660-1734) professeur
de médecine à Inéa, puis à Hall enseignait
la puissance active de lâme dans le processus de la
vie, anticipant de deux cents ans une idée essentielle de
Freud. Mais sa théorie psychosomatique a peu daudience.
Il faut noter qua cette époque, les causes physiques
de presque toutes les maladies restent inconnues. Avec le développement
scientifique, la découverte des causes des affections corporelles
fut mise à jour, tous les médecins chercheurs sérieux
se retrouvèrent du côté de cette médecine
purement organique, on assista alors à une séparation
entre les maladies à base corporelle et les maladies à
base psychique. La folie est isolée, enfermée au même
titre que la délinquance, la pauvreté... A partir
du XVIè siècle, les médecins se dissocient
des théologiens. Les démons séloignent,
remplacés par le concept dimagination. On renonce au
"mal" pour rencontrer la "maladie".
Léglise exerce alors une puissante emprise
sur les classes moyennes et inférieures.
Pendant toute la durée du moyen âge,
la suggestion présente une connotation démoniaque,
entachée de sorcellerie et denvoûtement Cette
connotation péjorative persistera jusquà la
fin du XIXè siècle et ce nest quen 1860
avec le nouveau dictionnaire de POITEVIN que lon verra apparaître
les premières définitions non systématiquement
négatives.
Mais lEurope subit linfluence dune
nouvelle philosophie, les Lumières, qui proclame la primauté
de la raison sur lignorance, la superstition et la tradition
aveugle. "La chute de Gassner ouvrait la voie à des
méthodes thérapeutiques indépendantes de la
religion et conformes aux exigences de lépoque des
Lumières.1"
II - LHYPNOSE DES TEMPS CLASSIQUES
Voici dans quel climat nous arrivons en cette fin
des années 1770, des perspectives de troubles psychiques
influant sur le corps alimentent déjà la pensée
de certains médecins.
Nous allons tenter maintenant de retrouver le cheminement
parcouru par lhypnose - même sil sest dabord
agit de phénomènes "hypnotiques" - cheminement
qui va évoluer en parallèle de ces appréhensions
des troubles psychiques.
Lhistoire du phénomène hypnotique
pourrait commencer dès lantiquité avec lusage,
par des prêtres égyptiens de certains états
de conscience particuliers, mais il est plus habituel de faire remonter
lhistoire scientifique de lhypnose avec larrivée
de Anton Mesmer (1734-1815) en 1778 à Paris.
A) LE MAGNETISME : MESMER
"Franz Anton Mesmer est incontestablement le
premier moderne et linitiateur du mouvement historique densemble.
Son importance inséparable de son souci de trouver un étayage
"scientifique" à sa pratique -le magnétisme
de Newton-, souci doublé dun désir de reconnaissance
sociale qui accompagne lofficialisation et lexpansion
de pratiques jusque-là restées occultes 2".
La méthode
Le célèbre magnétiseur commença
sa carrière en employant des aimants quil faisait glisser
sur le corps de ses patients. Puis, il remplaça cette induction*
par les bases magnétiques consistant en des attouchements
alternativement légers et appuyés de certaines zones
privilégiées du corps. Cette stimulation patiente
déclenchait une crise convulsive aux vertus thérapeutiques
selon Mesmer. Bientôt, il saperçut que ses succès
ne dépendaient pas de lemploi de laimant, mais
tenaient plutôt à sa personne. Le fluide devait appartenir
à la nature des vivants et, dès lors, Mesmer parle
de "magnétisme animal".
Il compléta son intervention par lintroduction
dun baquet rempli de plusieurs dizaines de litres deau
"magnétisée" qui permettait des séances
collectives, laissant de côté laimant. Du baquet
sortaient des tiges métalliques au bout desquelles étaient
accrochées des ficelles. Les patients sinstallaient
autour de ce meuble et saisissaient un bout de ficelle. Mesmer et
ses assistants passaient autour deux pour effectuer leur travail
de magnétiseur. Il sagissait de séances collectives
qui se déroulaient au son dun orchestre de chambre
constituant un élément inducteur de transe* supplémentaire.
Mesmer provoque des faits sensationnels : convulsions, guérisons,
sommeil artificiel.
Les séances se répètent à
intervalles rapprochés, quelquefois plusieurs par jour, la
durée prolongée de la cure, bien que variable est
de plusieurs jours à plusieurs mois. La dimension du groupe
participe par linfluence respective des sujets à linduction
des phénomènes observés. Lintensité
de la relation est indéniable "Pour être en mesure
de guérir, dit Mesmer, il faut dabord établir
une relation étroite avec son malade, cest à
dire, en quelque sorte, "se mettre en harmonie avec lui 3".
Nous remarquons limportance du malade, témoin indispensable
de laction thérapeutique, attaché au médecin
comme à son ombre, en relation étroite avec lui. Le
malade est ainsi lobjet de ladmiration et de létonnement
de son entourage, il fait cadeau de ses symptômes à
Mesmer, qui opère dans un climat particulier, moyennant quoi
il est mis en valeur dune façon démesurée.
Le fluide
Mesmer publiera en 1766 son "Mémoire sur
la découverte du magnétisme animal".
Le système de Mesmer peut se résumer
en quatre grands principes fondamentaux :
- Un fluide subtil emplit lunivers,
- La maladie résulte dune mauvaise distribution
de ce fluide et la guérison revient à restaurer cet
équilibre,
- Grâce à certaines techniques, ce fluide
invisible est susceptible dêtre canalisé, emmagasiné
et transmis à dautres personnes,
- Cest ainsi quil est possible de provoquer
des "crises" chez les malades et ce sont ces crises même
qui ont des vertus thérapeutiques.
Le corps est rattaché au cosmos, tout baigne
dans un fluide organique. Il est convaincu de pouvoir guérir
le mal par le mal, mais aussi dêtre porteur dun
fluide mystérieux.
Laimant vient remobiliser le fluide, remettre
en transit. Ce fluide qui circule entre les différents membres
du groupe et entre les magnétiseurs et le groupe se trouve,
grâce à la concrétisation du baquet, rendu visible
et perceptible. Par cette matérialisation, il potentialise
son efficacité, devient appréhendable, étayé
par la sensorialité dont témoignent les crises et
aussi rendu utilisable et contrôlable. "le baquet serait
une sorte de symbole concrétisé des processus psychiques,
canalisant les projections de processus psychiques et ouvrant des
voies de décharge. Là est peut-être lessentiel
de son effet thérapeutique.4"
Lanimation externe vient comme une invitation
à la décharge du trop de fluide, trop de libido immobilisée
en lui.
En fils des Lumières, Mesmer avait besoin dune
explication rationnelle et rejetait toute théorie à
caractère mystique qui jusque là faisait le lit des
troubles à soigner. Mais son fluide universel a fait rideau
à toute psychologie du sujet. Notons que la psychologie est
alors quasi inexistante à lépoque, ce pourquoi
il se tourne vers la physique, sappuyant sur des
analogies fournies par les découvertes du moment
sur lélectricité. Cependant il évoque
lexistence dun "sens interne", dun organe
psychique, quil maintient au dehors dans son baquet, creuset
de lefficacité du magnétisme. Il se considère
comme un savant prolongeant les recherches de Newton. "Cest
le caractère magnétique de son fluide, avec sa capacité
de rendre compte autant de lattraction que de la répulsion
des humains entre eux. Il y a là, dans une force unique,
un double mouvement : de la haine à lamour, de lapprentissage
à la rivalité 5".
Quant à sa théorie des crises, elle
semble trouver sa source dans les fameuses crises que Gassner utilisait,
y voyant la preuve de la possession. "La crise suscitée
par le baquet nétait probablement rien dautre
quun accès de "vapeur", on peut dire que
ces crises étaient une abréaction de cette névrose
à la mode, sous leffet dune thérapeutique
suggestive que son auteur considérait comme une application
rationnelle des découvertes les plus récentes de la
physique 6".
La théorie Mesmerienne sur le magnétisme
animal fait lobjet de bien des controverses quillustrent
les nombreux pamphlets publiés à lépoque.
Elle est alors présentée par Deslon qui conclue à
lexistence dun fluide magnétique, sans toutefois
rejeter la possibilité deffets thérapeutiques
dus à "limagination", "lattouchement",
et "limitation".
Devenir
En 1784, Mesmer a atteint son apogée, il est
célèbre et jalousé, mais il na pas réussi
à faire admettre ses idées et le magnétisme
nest pas reconnu comme science dans le champ de la médecine.
Par sa personnalité mégalomaniaque et ses revendications
pour préserver secret laspect mystérieux de
sa pratique, il dessert le magnétisme.
La libération des passions, où lénergie
libérée cathartiquement inquiète les autorités
scientifiques et morales de lépoque. Cette décharge
chaotique est menaçante. Il est condamné une première
fois en 1784 par lAcadémie des Sciences, on dira de
ses traitements quils ne peuvent avoir que des effets funestes,
puis une seconde fois par lAcadémie Royale de Médecine
qui tire les mêmes conclusions. Pendant le XIXè siècle
les écrits sur le magnétisme regorgent dhistoires
assez extraordinaires, étranges, farfelues, ce qui fut sans
aucun doute lune des principales causes de lopposition
des milieux scientifiques. Laction psychothérapique
ne sappuie pas sur la Raison, mais sur la dimension donnée
aux passions et au maniement de laffectivité.
Ainsi, "la décadence du magnétisme
se préparait par ses exagérations mêmes.7"
dont celle de son initiateur. Il resta dans lerreur jusquà
la fin de sa vie sur la nature exacte de sa découverte. Laction
fluidique restera pour lui la seule résultante dun
courant matériel et non dune action psychologique.
Cest la faillite de Mesmer qui se retire en
Suisse où il meurt en 1815.
Cest bien à lui que revient "la
première tentative pour intégrer dans la science les
méthodes thérapeutique par les forces inconscientes
avec sa théorie dun fluide physique quil appelait
le "magnétisme animal 8".
Mesmer apparaît aujourdhui surtout comme
un des précurseurs des magnétiseurs modernes, et non
pas des "hypnotiseurs". Par les pouvoirs mystérieux,
quil entretient, "Mesmer est plus proche des anciens
magiciens que des psychothérapeutes du XXè siècle.
Sa victoire sur Gassner rappelle davantage une lutte entre chamans
rivaux de lAlaska quune controverse moderne entre psychiatres
décoles différentes ". Néanmoins,
"sa doctrine contenait en germe certains principes fondamentaux
de la psychiatrie moderne 9".
- Les phénomènes de somnambulisme provoqué
cest à dire de lhypnose et de la suggestion,
- un nouveau mode de relation médecin-malade,
basé sur une relation suivie et répétée
et,
- lébauche dune explication scientifique
de la relation psychothérapeutique.
Les temps nétaient probablement pas murs,
il est certain que la démarche scientifique par laquelle
on abordera les faits psychiques un siècle plus tard sera
radicalement différente.
B) LAPPORT DE SES DISCIPLES
Ses disciples modifièrent profondément
ses procédés thérapeutiques.
Les diverses commissions chargées détudier
le magnétisme animal sont sceptiques, et pour pouvoir seffectuer
librement, la décharge va devoir en même temps être
canalisée et localisée, faute de quoi, labréaction
ne sera pas la remise en circulation du "fluide", mais
une "vidange", une "débauche".
Armand de Puységur
Le magnétisme qui semblait condamné
va continuer avec un de ses disciples Armand De Puységur
(1751-1825) dans les années 1784.
Il découvre le sommeil magnétique qui
va donner une nouvelle direction au mouvement.
Il fait une découverte importante : il observe
que le contact nest pas nécessaire et il obtient des
"crises" en effectuant des passes à distance du
corps du sujet.
"Le marquis a tenté des cures magnétiques
dans son domaine sur des paysans et des bergers. Lun deux,
au lieu de tomber dans la crise attendue avec spasmes et sueurs,
sendort paisiblement. Quand le marquis le secoue et veut léveiller,
il ne séveille pas, mais se met, comme un somnambule,
à parler dans un langage plus choisi que de coutume, et à
obéir automatiquement aux commandements.10"
Les crises sont inutiles et il déclenche chez
la plupart de ses sujets un état de sommeil profond quil
nomme le "somnambulisme artificiel". La crise na
plus cet aspect convulsif, et de "débauche" mais
sapparente davantage à la transe hypnotique. Puységur
évite même de produire ces convulsions et conseille
dêtre aussi peu inductif que possible.
Avec lui, le somnambulisme devient un état
où le sujet est lucide et capable de tout voir et de tout
entendre. Le somnambulisme artificiel se caractérise avant
tout par la restriction de la décharge motrice. Cest
aussi un état dobéissance passive avec la persistance
de la conscience.
Cest dans cette immobilisation du corps que
de nouvelles voies de décharge vont être canalisées.
"La remise en mouvement des fluides, dans la crise cathartique
opère ainsi par des canaux privilégiés dans
le somnambulisme artificiel 11". La "crise" somnambulique,
grâce à la restriction de la motricité (catalepsie*),
permettra quune nouvelle conscience prenne naissance. La restriction
de la communication extérieure entraîne une plus grande
disponibilité interne. Limmobilisation du corps fournit
le nouveau dispositif qui va contraindre le frayage de nouvelles
voies de décharge. La "crise" de Mesmer est remplacée
par le somnambulisme de Puységur.
Dans le somnambulisme, la décharge opère
sur un mode hallucinatoire attribué au "sixième
sens" de Deuleuze. Le fluide reste perceptible en fonction
des vertus de cette capacité interne. Les processus psychiques
se matérialisent dans la vision, la prédiction. Lappareil
psychique devient un "appareil optique". La vision devient
un agent diagnostic et thérapeutique dautrui car bientôt
le magnétiseur, par son état proche du somnambule,
va participer à ce savoir visionnaire. Pour Deleuze, "le
magnétiseur est le miroir neutre mais sympathique de lautre".
Le somnambulisme se caractérise donc aussi
par lapparition de diverses facultés dépassant
les capacités naturelles du sujet, la lucidité thérapeutique,
linstinct des remèdes, la capacité de divination
du déroulement des maladies. Mais ces comportements "merveilleux"
qui dans la possession dénotaient lapparition du surnaturel,
deviennent soudain inhérents à la nature profonde
de lindividu : le magnétisme ne fait que dévoiler
linfinie richesse de cette nature.
De Puységur témoigne dun autre
aspect de lesprit des Lumières, à savoir son
orientation philanthropique, sa volonté de mettre les découvertes
scientifiques et leurs bienfaits à la disposition de tous
les hommes, au lieu de les réserver à quelques privilégiés
qui pouvaient sen offrir le luxe. "Cest le premier
et le grand utilisateur du somnambulisme artificiel, linventeur
de son utilisation thérapeutique.12 ".
Dès lors cest une nouvelle orientation
qui est donnée au magnétisme en abandonnant lidée
du fluide au profit de la relation magnétiseur-magnétisé.
Le rôle des phénomènes de dépendance
et de croyance est étudié et la suggestion est alors
mise en avant. "Il comprit que le véritable agent de
la guérison était la volonté du guérisseur
13". Et cest aussi du côté du guérisseur
quil place leffort pour maintenir une inhibition suffisante
des décharges motrices et de la sensorialité extéroceptive;
dans de la relation intersubjective qui en permet le maintien. Le
véritable agent curatif est donc devenu la volonté
du magnétiseur. De Puységur fonde cette conviction
sur diverses expériences : les suggestions à distances
(ou post-hypnotiques*), la communication sans parole etc... "Une
seule manière de magnétiser toujours utilement, cest
de vouloir fortement et constamment lavantage de son malade,
et de ne jamais changer, ni varier la direction de sa volonté
". Il définit la relation soignant-soigné en
se plaçant sur un plan moral.
En 1824, Deleuze va codifier les techniques et préciser
les indications "Je crois que jai la puissance dactionner
le principe vital de mes semblables ; je veux en faire usage ; voilà
toute ma science et mes moyens. Croyez et veuillez, Messieurs, vous
ferez autant que moi. 14 "
Limprécision de la nosographie est une
des raisons de laspect universel des résultats thérapeutiques
obtenus. On rapporte dans les guérisons : troubles digestifs,
rhumatismes, fièvres, céphalées, hystérie,
langueur... Il sagit comme on le voit de troubles où
le facteur "psychosomatique" est parfois prépondérant.
Il cite aussi la disparition de taies, fréquemment repris
par les guérisseurs, la guérison dune hernie...
En fait le critère qui mérite dêtre retenu
est limpression subjective de mieux-être que les malades
affirment ressentir et où il est difficile de faire la part
des complaisances.
Nous noterons cependant que le courant du somnambulisme
ne tardera pas à se scinder en deux courants : lun
thérapeutique, qui se limite délibérément
à lexploitation de la lucidité et de linstinct
thérapeutique, lautre, spiritualiste, qui reprend intégralement
à son compte lensemble des manifestations mentales
de la surnature; à savoir, le fait que le possédé
peut réaliser un certain nombre dactes qui ne peuvent
sexpliquer que par la présence dune puissance
surnaturelle au sein du sujet (glossolalie, connaissance de lavenir,
retour dans le passé, connaissances techniques jamais apprises...)
Par cette scission, le courant scientifique voyant
dans lhypnose, non plus un moyen daccès au surnaturel,
mais la manifestation exclusive du psychisme humain et de ses capacités,
se prolongera tout au long du XIXè siècle.
De Faria
Cest en 1813, un siècle plus tard, avec
le prêtre portugais lAbbé J.C de Faria, que le
magnétisme va poursuivre son évolution. Des notions
et des méthodes nouvelles vont être introduites dans
létude du magnétisme.
De Faria récuse lidée dun
fluide extérieur en abandonnant le baquet ou ses formes dérivées,
mais il nabandonne pas pour autant la matérialité
puisquil travaille autour du fameux arbre de Busancy. Il inscrit
dans le concept "dintuition pure" la place dun
sujet psychique transcendantal, avec le principe de vie intérieure.
Cest dans une forme interne du baquet quil rend compte
des aspects somatiques. "Cest dans lappareil circulatoire
et nerveux quil trouve le jeux des ramifications internes.
Le baquet, la circulation interne son fluide sest dédoublé
en un appareil dâme et de figuration et "un baquet
corporel 15".
Le concentrateur nest plus lopérateur
du somnambulisme, il nest plus doté du pouvoir magnétique
particulier, "il nest plus que celui qui aide le somnambule
potentiel, par sa présence, ses mots, à développer
des potentialités à lui méconnues 16".
Il se retire au dehors, et ne se voit plus lui-même capable
de visualisation suprasensorielle. Ainsi il va pouvoir penser sa
capacité dinfluence, sa capacité à utiliser
lillusion.
Il sagit, non dinfluence magnétique,
mais de suggestion verbale. Il interprète le somnambulisme
comme une aliénation partielle des perceptions sensibles
et une restriction de la liberté intérieur, accroissant
la réceptivité du sujet aux commandements de celui
quil appelle le concentrateur. Il est en effet le premier
à penser que le sommeil magnétique dépend essentiellement
du sujet et non du magnétiseur. Il débarrasse de ses
artifices magiques externes et cest la magie du verbe qui
sintroduit il tente aussi de rendre compte des rêves
visions et de leur potentiel thérapeutique.
Il va en effet apporter un intérêt tout
particulier à la suggestion verbale et aux suggestions post-hypnotiques.
Il marque également par sa technique dinduction qui
se rapproche de certaines méthodes modernes dites "rapides".
La concentration de De Faria met en route un processus que nous
aurons loccasion de retrouver. Pour lui, le magnétisme
nexiste pas, les histoires de baquets ne sont quillusion
et cet espèce de sommeil est tout simplement commun à
toute la nature humaine par les songes. La transe est pour lui le
produit de deux facteurs : la fascination du sujet pour lopérateur
et la force de persuasion de lopérateur lui-même.
Il va créer un cours formant ainsi le premier
noyau dhypnotiseurs.
Les autres...
Parmi ses élèves on note un certain
Martorel, chirurgien dentiste qui effectue les soins douloureux
sur des patients magnétisés. Le baron du Potet qui
cultive le côté spectacle du somnambulisme, pratique
son art dans les grands hôpitaux parisiens où déminants
professionnels font appel à lui (il exporte la technique).
Il réalise ainsi des dizaines dopérations chirurgicales.
Le Journal du magnétisme (1845 à 1861) relance le
Mesmerisme et excite la fureur des ennemis naturels.
Avec ce foisonnement dexpériences, une
nouvelle commission de lAcadémie Royale de médecine
est nommée en 1825. Le docteur Husson va établir un
rapport, reflet de six années de travail et conclut reconnaître
en 1831 : la réalité du somnambulisme. Il montre que
les passes et les attouchements ne sont pas nécessaires pour
obtenir cet état, et que souvent la fixation de lattention
et la suggestion suffisent. Une valeur thérapeutique est
concédée au Mesmerisme. Cependant plusieurs phénomènes
paranormaux ( lecture les yeux clos, diagnostic à distance)
condamnent sans appel le magnétisme malgré des qualités
positives du rapport et amènent une nouvelle fois à
la négation de lexistence du magnétisme animal
et de létat de somnambulisme.
Lintérêt pour lhypnose se
développe en Allemagne où le mesmerisme est reconnu
dès 1816 dans les universités de Berlin et de Bonn.
En Angleterre, le Mesmerisme se heurte à une résistance
opiniâtre de la part de la Royal and Chirurguical Society.
Parallèlement, John Elliotson, professeur de chirurgie à
Londres introduit, suite aux conférences de du Potet, la
technique thérapeutique à lhôpital. Il
publie en 1843 le compte rendu de nombreuses interventions pratiquées
sur des sujets en état de sommeil magnétique, élargissant
ainsi le champ dapplication du Mesmerisme au domaine de lanesthésie.
De même, James Esdaille chirurgien écossais à
Calcutta intervient sur de nombreuses interventions homologuées
scientifiquement, réalisées avec le seul recours à
lanesthésie "Mesmerienne".
Un chirurgien James Braid en 1841, entreprend détablir
des bases scientifiques de la compréhension du phénomène.
Il contribue de façon plus pénétrante à
la psychothérapie suggestive. Il réfute définitivement
la théorie fluidique et dégage lhypnose des
accessoires mystiques et magnétiques.
Ce serait selon lui, le résultat de lassociation
dune cause physique : concentration sur un point, et dune
cause psychique prédominante : le monoidéisme. Il
développe sa technique dinduction, le Braidisme, consistant
en la fixation dun objet brillant et la concentration sur
une seule idée. Il rejoint ici de Faria sur la notion de
concentration, processus psychologique et développe une explication
neurologique : fatigue des muscles de loeil qui diminue la
sensibilité des nerfs optiques, plus une fatigue générale
qui impose le sommeil.
Le premier stade est un état se rapprochant
au maximum de labstraction sensorielle, qui ne sert quà
préparer le second, qui fera intervenir la suggestion. Cest
lidéoplastie cest à dire cet état
où peut agir lidée suggérée dans
un but thérapeutique. Cette application de lhypnose
en chirurgie est interrompue en plein essor, en 1846, par la découverte
de lether et du chloroforme. De ce fait, toutes les recherches
des mécanismes de contrôle de la douleur sont avortées
malgré une technique éprouvée et de nombreux
résultats probants. Braid aura pris le soin de définir
ce sommeil nerveux quil va nommer lhypnotisme du grec
"hypnos" -sommeil-. Ceci permettra le retour, sous le
nom dhypnotisme, du magnétisme éjecté
des hôpitaux suite au rapport Dubois.
Il recommande lhypnose surtout pour les traitements
des affections fonctionnelles et nerveuses, spasmes, convulsions,
mais aussi du rhumatisme où les contractions musculaires
sont importantes.
La polémique sengage sur la nature de
lhypnose, dès le commencement, entre les partisans
de la théorie fluidique, et les "animistes" qui
ne souhaitent y voir quun phénomène psychologique.
"Dès le début, la relation particulière
qui sétablit entre le magnétiseur et le sujet
magnétisé fut lobjet détonnement,
et dinterminables spéculations 17".Dès
les mesmeriens, le sujet magnétisé, se désintéresse
de tout ce qui ne concerne pas le magnétiseur et ne perçoit
le monde extérieur que par son intermédiaire. Les
effets de ce rapport se prolongent au-delà du sommeil proprement
dit, linfluence de lhypnose sur la vie consciente normale
étant fournie par lamnésie post-hypnotique et
la suggestion post-hypnotique (décrite dès 1787).
Les procédés pour mettre en place létat
second se modifient ainsi que les justifications théoriques.
Les moyens de provoquer le sommeil mesmerien où lhypnose
va des techniques de passes aux techniques de fascination puis,
ce sont les fixations dobjet ou de point lumineux, voire,
du regard du magnétiseur, méthode popularisée
par Braid. De Faria y adjoint la technique verbale. Les premiers
saperçurent très tôt que lhypnose
requérait également dautres conditions : sujet
à laise, rassuré, détendu.
Limportance de ces manifestations est indéniable
du point de vue médical et philosophique, et létude
du somnambulisme provoqué, signalé depuis plus dun
siècle, est toujours repoussée sans examen par la
science officielle. Cest Charcot qui va tenter dapporter
une étude scientifique de ces phénomènes psychologiques
délicats.
C ) HYPNOSE MAGNETIQUE : CHARCOT
Cest après une représentation
dhypnose de music-hall que Jean-martin Charcot (1825-1893)
perçoit lintérêt de cette technique et
décide de létudier dans son service : Cest
la naissance de lEcole de la Salpétrière.
En 1878, Charcot sintéresse aux phénomènes
hypnotiques et expose une étude systématique dans
plusieurs ouvrages ainsi quau cours des fameuses présentations
en public de la Salpétrière.
La présentation quil en fait est rigoureusement
descriptive et dépouillée de toute trace de magnétisme
animal. Nous pouvons cependant remarquer que Charcot utilisait à
des fins spécifiquement thérapeutiques plutôt
la metallothérapie, dérivée lointaine du magnétisme
de laimant.
Il décrira trois phases : léthargie*
- catalepsie - somnambulisme provoqués, avec des moyens artificiels,
combinaisons des modifications élémentaires de la
conduite.
Avec Charcot ce sont les facteurs physiologiques qui
vont être avancés : lhypnose est considérée
comme un état pathologique, une névrose hystérique
artificielle très comparable à lattaque dhystérie,
elle ne peut être thérapeutique. Létat
hypnotique ne peut être provoqué que chez des sujets
prédisposés par des troubles cérébraux
spécifiques. Le rapport est étroit entre hystérie
et hypnose.
Lhystérie est la condition "sine
qua non" pour provoquer chez le sujet un sommeil artificiel
ou hypnose. Telles sont les notions présentées par
Charcot à lAcadémie des sciences en février
1882 et qui donnent une nouvelle dignité à lhypnose.
Charcot relance ainsi dinnombrables travaux, croyant cette
étude bien loin du magnétisme.
A son tour lhypnose est létat nécessaire
à laccomplissement des suggestions. Les trois termes
"hystérie" "hypnose" et "suggestion"
se conditionnent lun lautre et lon pourrait représenter
schématiquement ce système par une pyramide à
trois étages qui aurait à la base lhystérie,
puis au-dessus lhypnose et au sommet la suggestion. Lhystérie
est complètement rabattue sur lhypnose.
Ces études commencent toutefois à aborder
prudemment les applications pratiques au traitement des maladies,
les bons effets du grand hypnotisme particulièrement pour
les névroses.
Lhypnose comme instrument de recherche
Mais cest surtout pour Charcot un outil de recherche.
En effet, les tendances nosographiques systématisées,
leffort constant de somatisation, de descriptions précises
de signes objectifs, contrôlables, le fonctionnement neuro-psychologique,
sont autant de sens de recherche qui contribuent à létude
des névroses et plus particulièrement de lhystérie
en lien directe avec lhypnose. Pour un neurologiste, lexamen
des symptômes était celui des modifications de létat
musculaire, des mouvements réflexes, et à la rigueur
des diverses sensibilités. Avec ses collaborateurs, Richet
et Bourneville il crée "le grand hypnotisme".
Il est entouré dune cour délèves
inconditionnels de ses conceptions qui préparent les malades
pour quils répondent de façon adaptée
à ses attentes. Ce qui laisse planer un certain scepticisme
quant à ses observations. On prit conscience des erreurs
techniques qui avaient entaché ses études sur les
névroses, et on remarqua que la symptomatologie de ses malades
devait beaucoup à la suggestion, sinon même aux manipulations
de ses élèves.
Cet enseignement aurait pénétré
à la Salpétrière avec Husson et Dupotet, qui
venaient faire des expériences dans les services, parfois
à linsue des chefs de services, selon P. Janet. Le
grand hypnotisme serait donc antérieur à Charcot,
et aurait existé dans le magnétisme animal.
Ce grand hypnotisme fut néanmoins le creuset
de lélaboration de théorisations dune
nouvelle psychopathologie des névroses.
D ) HYPNOSE SUGGESTIVE : LIEBAULT, BERNHEIM
Liébault
Vers la fin du XIXè siècle, les travaux
de Richet, élève de Charcot, attirent à nouveau
lattention du monde savant sur lhypnose. En 1860, dans
la région de Nancy, un médecin Ambroise Liebault (1823-1904),
va venir à une pratique médicale moins classique suite
à la lecture dun article relatant lintervention
chirurgicale dun malade hypnotisé par Broca, dans "La
gazette des hôpitaux". Cette lecture réveille
son intérêt pour ce magnétisme qui est devenu
lhypnose et il va la pratiquer quotidiennement auprès
de ses patients.
Liebault va débarrasser le fluide de ses matérialisations
corporelles pour lui donner un statut spécifiquement psychique
: lattention. Il va mettre en évidence limportance
des fixations historiques. "Le baquet prend une nouvelle forme,
cest le baquet dhistoires 18". Pour Liébault,
il existe un rapport énergétique régulé
par lhistoire. Lhistoire profilée chez Puységur
navait quune valeur secondaire, lhistoire propre
fournissait du matériel perceptif, des traces de mémoire
utilisées pour la figuration elle navait pas de rôle
essentiel.
Avec Liébault lhistoire passée
va devenir le vecteur des fixations de lattention, lorigine
causale de la maladie. "Lhistoire est structurée
dans une temporalité et le temps devient le nouveau champ
où se met en mouvement lattention19". Il fera
de la suggestion verbale le facteur le plus important pour la création
de létat hypnotique et tentera danalyser et de
théoriser ce qui est sous-jacent à la suggestion,
cest à dire les mouvements dinvestissements et
de dévinvestissements qui animent le psychisme.
Il utilise préférentiellement la suggestion
directe, avec force et autorité, dans laquelle le message
véhiculé est explicite et amène directement
la réponse espérée. Cependant "lidée
est suggérée et sa réalisation dépend
de la volonté de lindividu qui garde son libre arbitre
20"
Sa pratique qui sapproche de la méthode
de Faria va intégrer des suggestions verbales à des
fins thérapeutiques. Elle dépasse les limites de sa
campagne et Bernheim décide de rencontrer Liébault.
Il est convaincu par cette méthode thérapeutique.
Il demande alors à Liébault de le rejoindre
à Nancy où ils créent lEcole de Nancy.
Lhypnose est alors réintroduite dans lhôpital
universitaire.
Bernheim
Bernheim, qui comprend les choses dune toute
autre manière, va donc abandonner les vieilles techniques
: le magnétisme, la fixation du regard sur un seul objet,
et pour hypnotiser, il va utiliser la suggestion verbale. Il ne
cherche pas à caractériser létat dans
lequel il met ses sujets, mais soriente plutôt vers
la description des procédés quil emploie pour
les transformer et les résultats quil obtient.
Sa méthode consiste à commander le sommeil,
comme De Faria, et quand létat hypnotique est obtenu,
il détermine par laffirmation verbale léxécution
de toutes les suggestions positives, négatives, et post-hypnotiques,
décrites par les premiers hypnotiseurs.
De ses travaux : De la suggestion dans létat
hypnotique et dans létat de veille (1884) puis De la
suggestion et de ses applications à la thérapeutique
(1886) va se dégager un vif succès tout en se démarquant
des théories précédentes : Il substitue à
la notion de suggestibilité* par le sommeil, celle de suggestibilité
normale à létat de veille.
La tendance à lautomatisme dont fait
preuve un sujet hypnotisé "nest que lexagération
dune potentialité qua le sujet normal à
létat de veille 21", non seulement pour des mouvements
simples (habillage), mais pour des conduites plus élaborées
(pianiste).
Bernheim nobserve pas les trois phases de lhypnotisme
décrites par Charcot, mais dénonce les conditions
dans lesquelles, lidée du phénomène hypnotique
sest introduite par voie de suggestion dans le cerveau des
patientes de la Salpétrière. Bernheim pense que les
patients de la Salpétrière agissent par complaisance,
par imitation : il sagirait dune "hypnose de culture",
résultat de suggestions maladroites et dun dressage
involontaire... Il présente le phénomène de
suggestion comme différent des états magnétiques
de Mesmer, différent des états hypnotiques de Braid
et différent du sommeil provoqué de Liébault.
La suggestion
La suggestibilité découle de propriétés
physiologiques du cerveau mises en oeuvre à létat
de veille : à savoir laptitude à transformer
une idée (une suggestion), en acte. Guérir, cest
avant tout suggestionner, selon la loi de lidéodynamisme,
où les idées peuvent devenir sensations, images, mouvements
et entraîner à laction. Pour Bernheim, lhypnose
nest pas lapanage dune névropathie quelconque,
en particulier lhystérie, comme le pensait Charcot,
cest un état de sommeil, de suggestibilité imposée,
provoqué par la suggestion. Lorientation au réel
et le sens critique sont affaiblis et les suggestions acquièrent
une force particulière.
Tous les phénomènes sont donc psychologiques.
"Il ny a pas dhypnotisme, il ny a que de
la suggestibilité", "létat hypnotique
nest pas autre chose que ce sommeil déterminé
par suggestion" et le sommeil nest plus indispensable
à lapparition de ces phénomènes hypnotiques.
Il accroît certes la suggestibilité car il augmente
la faculté de "créditivité* naturelle"
: disposition à lobéissance, à limitation,
à la croyance. Chez certaines personnes, ces facultés
naturelles sont plus développées, le contrôle
intellectuel na pas le temps de se produire. La suggestibilité
est une disposition qui apparaît même à létat
de veille et la méthode est appelée psychothérapie.
Bernheim rejette les théories "magnétiques".
Le fluide mesmerien nexiste pas, il na aucune réalité
matérielle. Ce ne sont pas les manoeuvres ou passes qui endorment
le sujet, mais lidée du sommeil imprimée avec
force dans son esprit. De la sorte, il renverse la pyramide de Charcot,
cest la suggestion qui est à la base de tout, cest
un fait psychologique normal, "cest lacte par lequel
une idée est introduite dans lesprit et acceptée
par celui-ci.22".
La suggestion est donc bien au point de départ
de la conception de Bernheim qui rattache les divers accidents hystériques
à des auto-suggestions.
En utilisant le pouvoir de la suggestion, les collaborateurs
de Bernheim, Beauvais et Liégeois cherchent à mettre
en évidence sa puissance et à en déterminer
les limites les plus reculées. Ce sont les expériences
sur la vésication par suggestion, qui vont tenter davancer
sur la question : est-ce que la suggestion est capable de déterminer
des phénomènes physiologiques anormaux que la volonté
seule ne serait pas capable de faire apparaître ?
La psychothérapie
Il met en évidence, à sa façon,
avec la notion de suggestion, la séparation de la neurologie
et du fait psychique. Loption de Bernheim est non seulement
thérapeutique,
lhypnose peut, sinon guérir, du moins
soigner toutes les maladies, cest la prééminence
de la psychogénèse sur lorganogénèse.
La psychothérapie reconnue par Bernheim peut
être pratiquée ouvertement par les médecins.
Cest pour lui, "un ensemble de moyens psychiques visant
à guérir ou à soulager, et possédant
leurs indications et leurs contre-indications 23 ". Tout sujet,
bien-portant ou malade, est susceptible dêtre hypnotisé.
Avec plusieurs collaborateurs, Bernheim va utiliser pour le traitement
dun grand nombre de maladies cette suggestion qui se révélait
si puissante.
Mais la différence entre lhypnose et
la psychothérapie cest que "la première
nest quune minime partie de la seconde 24 " selon
lui. Il est de fait que jusquen 1910, toutes deux seront le
plus souvent confondues.
Lhypnose est un instrument de soins, mais beaucoup
de médecins de lépoque simaginent que
la suggestion thérapeutique consiste simplement à
endormir le malade et à lui affirmer la guérison...
"il ne faut pas se contenter dintroduire lidée
dans le cerveau; il faut obtenir progressivement une coopération
active du malade, et pour cela, les procédés multiples
doivent être adaptés à lindividualité
psychique et à la nature de la maladie dont le mécanisme
générateur nest pas le même pour tous
25"
Cet instrument de soins et ses techniques de traitement,
finalement, Bernheim leur accorde une importance relative car dit-il
"les pratiques ne sont rien, la foi est tout" et "la
foi, cest à dire la créditivité, est
inhérente à lesprit humain. Cest limagination
humaine qui fait les miracles" Le pouvoir de guérir
passe délibérément du coté du patient.
Plus tard, on assiste avec Bernheim à une assimilation
de lhypnose et de la suggestibilité dans laquelle lhypnose
va perdre de sa réalité. Il finira par perdre tout
son crédit par son trop de véhémence à
propos de la suggestion : "Elle écrase et obture les
développements du psychisme plus quelle ne les ouvre
26". Elle peut amener une personne à commettre un acte
criminel.
E ) SYNTHESE
Avec ce voyage rapide dans le temps, nous voyons se
dégager lévolution progressive des différents
éléments qui ont contribué à lémergence
du concept de psychothérapie et de lhypnose.
Nous avons observé la force mystérieuse
de laimant qui peut tirer du corps la maladie, remettre en
mouvement le fluide, déchargeant ainsi le corps de ses surplus
énergétiques. Puis le pouvoir du magnétisme
animal, dont la pratique suppose cette croyance du magnétiseur
en son pouvoir, son fluide personnel, le somnambulisme artificiel
qui vient réencadrer le fluide libéré dans
la crise convulsive et extrêmement influençable par
la suggestion.
Lhypnotiseur va dans tous les cas diminuer le
nombre des stimuli afférents, et par là-même
dans un phénomène dattention, inciter à
la concentration. Les méthodes dinduction découlent
dune conception donnant à la volonté et à
lénergie biologique de lhypnotiseur un rôle
principal et la transe se manifeste par un summum de passivité,
ne permettant quun minimum doptions thérapeutiques.
Nous pouvons noter que dans le rapport intervient
un intermédiaire physique : le baquet pour Mesmer, ou larbre
magnétisé pour Puységur. Le type de lien qui
unit le magnétiseur et le patient est particulièrement
intense, étroit. Le magnétiseur est captivé
par son malade.
Cest aussi, parce que le concentrateur ne se
pensera plus comme principe magnétique, quil va pouvoir
penser sa capacité dinfluence, sa capacité à
utiliser lillusion. Linfluence magnétique va
laisser la place à la force de la suggestion verbale ou non
verbale. Le sujet va être plus actif, présentant "une
infinie richesse dans sa nature", et enfin libre face à
la suggestion. Le fluide va rester perceptible en vertu du sixième
sens de Deuleuze, une capacité "interne", capable
dans un état particulier de rendre visible ce qui ne lest
pas. "Lanimisme commence à pouvoir se réfléchir
comme capacité à matérialiser le fluide et,
partant, les processus psychiques.27"
Les processus psychologiques et neurologiques se dégagent
et lhypnose apparaît vraiment en tant que méthode
scientifique. Cest une hypnothérapie se limitant à
la suggestion directe. On peut peut-être reconnaître
au magnétisme animal davoir joué le rôle
dintermédiaire entre les traitements magiques et les
thérapeutiques psychologiques.
Dès le début du magnétisme animal
avait commencé une querelle célèbre, celle
des fluidistes et des animistes. Les premiers voulaient expliquer
les changements dans létat du sujet par laction
physique du fluide émané du magnétiseur, les
seconds soutenaient que tout dépendait des modifications
opérées dans les phénomènes psychologiques
du sujet. Lhypnotisme adopte vis à vis de ces phénomènes
une attitude plus scientifique cherchant à éliminer
le merveilleux, locculte, dans lequel se complaît le
magnétisme, faisant appel, pour expliquer les faits à
des lois psychologiques au lieu de faire appel à des forces
empruntées au monde physique ou physiologique.
Bertrand parle du somnambulisme artificiel en terme
dimagination, les travaux de Faria, de Braid nont fait
que préciser cette conception et cette interprétation
psychologique. Cest une explication mettant en scène
la faculté dimagination de lhomme : lhypnose
est avant tout un état de suggestibilité accrue. Comme
dans le rêve, dans le sommeil naturel, elle accroît
lactivité de limagination et rend lhomme
plus accessible à la suggestion.
De 1882 à 1892, cest lâge
dor de lhypnose qui revient en force par le biais de
la querelle des deux Ecoles. En 1889, cest le premier congrès
international dhypnotisme expérimental et thérapeutique
de Paris, suivi en 1890 dun second congrès. Il faut
se représenter limpact et la notoriété
de ces congrès qui drainent les plus grands scientifiques
de toute lEurope et des Amériques, un nombre impressionnant
de publications sont diffusées, lhypnose suscite alors
un intérêt indéniable.
A son heure de gloire, lhypnotisme dépasse
ses compétences thérapeutiques pour sintroduire
du côté du pédagogique avec Fouillé et
Binet, et de la morale avec Delboeuf.
Les études du début XIXè cherchaient
à obtenir un résultat thérapeutique : la suggestion
à peine née était immédiatement appliquée
au traitement des maladies. Les hypnotiseurs semblent, du moins
au début, être plus prudents : ils ne prétendent
pas guérir toutes les maladies possibles et leurs observations
montrent quils tentent de traiter surtout des affections "nerveuses".
Liébault témoigne par lhistoire dune longue
pratique médicale des bons effets que lon peut obtenir
par lapplication persévérante de la suggestion
hypnotique.
III - LES TRANSITIONS
A) LA FIN DE LA QUERELLE DES ECOLES
La lutte est âpre pendant plus de vingt ans,
la renommée de Charcot répondant aux résultats
de Bernheim. La théorie somatique de Charcot est abandonnée
et la querelle des deux Ecoles sachève par la "victoire"
de lEcole de Nancy et de la suggestion, reconnue à
létranger. Cependant la mort de Charcot en 1893, une
certaine méfiance à lencontre des praticiens
de lhypnose, lassociation hypnose et hystérie,
et labandon par ses disciples de cette technique, amènent
un désintérêt général qui va sinstaller
en France.
Quest-ce que lEcole de Nancy mettait à
la place de la doctrine présentée par Charcot, qui
présentait enfin le magnétisme animal dans le cadre
de la physiologie et du progrès scientifique ? Des affirmations
à propos de la suggestion, peut-être difficilement
discutables et compréhensibles sans entrer dans la psychologie,
guère en honneur à lEcole de Médecine,
car trop confuse entre philosophie et morale. Cette impossibilité
de définir la suggestion entraîne le déclin
des deux Ecoles.
B) FREUD
Sa pratique de lhypnose
Freud (1856 -1939) est âgé de vingt-neuf
ans (1885) lorsquil va en stage chez Charcot où il
se nourrit des réflexions de la polémique et des violentes
controverses qui opposent les deux écoles de la Salpétrière
et de Nancy. Son séjour à Paris auprès de Charcot,
doctobre 1885 à février 1886, va le déterminer
à envisager une étiologie psychologique de lhystérie,
et le fait glisser de lunivers de la recherche à celui
de la clinique. A Nancy, il étudia avec Bernheim limportance
de la suggestion dans les traitements sous hypnose.
Il oscille constamment entre les deux écoles,
mais ses incertitudes quant à la nature de lhypnose
ne lempêchent pas pendant les années 1887 à
1889 de recourir à lhypnotisme seul, comme procédé
psychothérapique. "A Paris javais vu quon
se servait sans aucune réserve de lhypnose comme dune
méthode propre à créer et à supprimer
des symptômes chez les malades. Puis nous parvint la nouvelle
quavait été crée à Nancy une école
qui utilisait à des fins thérapeutiques la suggestion
avec ou sans hypnose, et ce à une grande échelle et
avec un succès particulier. Il arriva ainsi tout naturellement
que pendant les premières années de mon activité
médicale, et compte tenu des méthodes psychothérapeutiques
plutôt occasionnelles et non systématiques, la suggestion
hypnotique devint mon principal instrument de travail.28".
Il considère létat hypnotique comme un sommeil
de la conscience durant lequel le sujet demeure paradoxalement éveillé.
Il utilise alors la psychothérapie suggestive de Bernheim.
Dans le troisième cas des Études sur
lhystérie, il remplaça lhypnose par une
technique de concentration. Pour aider à cette concentration,
permettant à la malade Miss Lucy R. de se remémorer
tout ce qui pouvait expliquer lorigine de son symptôme,
Freud utilisait la "suggestion" quil accompagnait
dune pression sur le front de la patiente pour en accroître
lefficacité. Il pensait alors lhypnose comme
un outil privilégié pour faire revenir les souvenirs.
Puis il supprima le contact physique et lattitude directive.
Cest le récit des expériences
de son ami Joseph Breuer concernant le traitement dune patiente
Anna O. qui permis à Freud dapprocher en collaboration
avec ce dernier la méthode "cathartique". Elle
consiste en une décharge daffects grâce à
la reviviscence démois refoulés permettant de
remonter à lorigine des troubles et dobtenir
une disparition des symptômes. Anna O., sous hypnose revivait
les émotions traumatiques responsables de maladies, elle
parvenait à trouver en elle-même leur origine ou leur
explication. "A létat normal, elle ne savait rien
de ces scènes pathogènes et de leur rapport avec ses
symptômes. Elle les avait oubliées ou ne les mettait
pas en relation avec sa maladie. Lorsquon lhypnotisait,
il fallait faire de grands efforts pour lui remettre ces scènes
en mémoire, et cest ce travail de réminiscence
qui supprimait les symptômes.29"
La méthode de catharsis permettait à
Breuer de faire disparaître les symptômes en sefforçant
de faire accéder à la conscience certains souvenirs
retenus. Lhypnose catarthique permettait de formuler les hallucinations
visuelles, de mettre en mots les restes et résidus de la
symbolisation, lencadrement fourni par le cadre et la présence
de lhypnotiseur actualisant une potentialité de lappareil
psychique. Lhypnose se révélait nécessaire
"... puisque seuls les états hypnotiques lui permettait
(la patiente) de se rappeler les événements pathogènes
qui lui échappaient à létat normal 30",
une hypnose "profonde" facilitait lexpression de
ces souvenirs.
Il abandonna bientôt la catharsis et remplaça
cette technique par lévocation libre des souvenirs
: la libre-association, "qui consiste à exprimer sans
discrimination toutes les pensées qui viennent à lesprit,
soit à partir dun élément donné,
soit de façon spontanée 31", et qui fut le point
de départ dune nouvelle technique de thérapie,
la psychanalyse.
Nous pouvons lire ce paragraphe dans lInterprétation
des rêves écrit en 1900 : " La méthode
exige une certaine préparation du malade. Il faut obtenir
de lui à la fois une plus grande attention à ses perceptions
psychiques et la suppression de la critique, qui ordinairement passe
au crible les idées qui surgissent dans la conscience. Pour
quil puisse observer et se recueillir, il est bon de le mettre
dans une position de repos, les yeux fermés ; pour quil
élimine toute critique, il est indispensable de faire des
recommandations formelles. On lui explique que le succès
de la psychanalyse en dépend : il faut quil fasse attention,
il faut quil observe et communique tout ce qui lui vient à
lesprit. (...) Comme on le voit, il sagit en somme de
reconstituer un état psychique qui présente une analogie
avec létat intermédiaire entre la veille et
le sommeil et sans doute aussi avec létat hypnotique
au point de vue de la répartition de lénergie
psychique (de lattention mobile). Les représentations
non voulues qui surgissent se transforment en image visuelles et
auditives."
Lhypnose comme ouverture sur les processus
psychiques
Freud malgré un goût de locculte
recherche dans lirrationnel une rationalité cachée,
déguisée quil tente de reconstruire. Cest
un homme de sciences, avec un souci de rigueur de réflexion
et de cohérence.
En 1889, à Nancy pour parfaire sa technique
auprès de Liebault et Bernheim, il se sent convaincu de la
réalité du phénomène hypnotique et de
son intérêt pour la compréhension des processus
psychiques en tant que révélateur dune activité
psychique inconsciente échappant à la maîtrise
de légo : "jen ramenai, dit-il, les impressions
les plus prégnantes de la possibilité de processus
psychiques puissants 32". En effet, sil a dressé
une barrière entre les deux écoles, il a toujours
reconnu sa dette vis-à-vis de lhypnose au sujet de
ses recherches sur linconscient. Comment admettre, en effet,
quune patiente exécute une suggestion post-hypnotique
oubliée sans admettre lefficience dune pensée
non-consciente.
Cest à cette période, lémergence
de notions fondamentales pour la psychanalyse telles que les vertus
de la catharsis, et du phénomène de transfert. Lhypnose
va ainsi contribuer à lélaboration de deux notions
essentielles : le transfert et le refoulement.
Dans Études sur lhystérie le concept
du transfert apparaît pour la première fois, il éclaire
la nature du nouveau lien thérapeutique et démystifie
le caractère "magique" des liens hypnotiques fondés
sur la suggestion.
"Nous pourrions dire que la relation hypnotique
est, si vous me permettez lexpression, une formation de groupe
à deux... Lhypnose se distingue dune formation
collective par la limitation en nombre comme elle se distingue de
létat amoureux par labscence de traits directement
sexuels. En ce sens, elle occupe une position intermédiaire
entre les deux 33".
Freud reprendra la notion dhypnose, comme une
notion à étudier et non plus comme un outil: "les
déficiences du procédé ne devaient m
apparaître que plus tard 34 ".
Dans Psychologie des foules et analyse du Moi (1921)
Freud élabore une explication psychanalytique pour théoriser
lhypnose : il rapproche lhypnose de létat
amoureux et de la foule : "On fait preuve à légard
de lhypnotiseur de la même humilité, de la même
soumission, du même abandon, de la même absence critique
quà légard de la personne aimée
; on constate le même renoncement à linitiative
personnelle ; nul doute que lhypnotiseur nait pris la
place de lidéal du Moi". Doù le fait
que le Moi éprouve comme dans un rêve tout ce que lhypnotiseur
exige et affirme, et quil considère une perception
comme réelle lorsque lhypnotiseur la suggère.
Mais à lopposition de létat amoureux,
labsence complète des tendances à buts sexuels,
contribue à assurer lextrême pureté des
phénomènes. Le sujet sous hypnose a conscience quil
sagit dun jeu, dune reproduction inexacte, dune
situation dune importance vitale. Cest ainsi que lhypnotiseur
éveille chez le sujet une partie de son héritage archaïque,
qui sest déjà manifestée dans lattitude
à légard des parents et surtout dans lidée
quon se faisait du père : celle dune personnalité
toute puissante et dangereuse à légard de laquelle
on ne pouvait que renoncer complètement à sa propre
volonté. Cest la référence à la
horde primitive qui se profile.
Lhypnose comme "paralysie de la volonté"
est due au transfert qui induisait le report sur lhypnotiseur
dune attitude régressive de soumission et dobéissance
absolues, caractéristique de la petite enfance. Lhypnotiseur
intervient par le biais dune restriction sensorielle, motrice
et idéatoire. Mais sa position constitue aussi implicitement
un appel à une relation archaïque transférentielle
: linduction est ainsi un mouvement régressif dont
la spécificité résiderait dans le maintien
dune relation privilégiée avec lhypnotiseur.
Cest par amour que le patient sidentifierait
à lhypnotiseur pour Freud, le fondement du rapport
à lobjet étant la libido et non la suggestion.
Lénigme de la relation hypnotique est
levée en révélant le lien libidinal exprimé
dans la suggestion. Toutefois Freud exprime encore sa difficulté
à comprendre lhypnose qui se présente avec un
caractère mystique.
Lère prospère du somnambulisme
caricature les états de dissociation, et Charcot ne la conceptualise
pas davantage, sinon en reléguant lhypnose au rang
de symptôme dune pathologie propre aux "déséquilibrés".
Cette dissociation, en lien avec les observations sur lamnésie,
est un des éléments clés autour duquel sarticule
sa théorie psychodynamique.
Freud va observer lémergence dun
contenu psychique inconnu pendant les transes hypnotiques, ce qui
lamène à poser la question de linconscient.
Les émotions avaient été refoulées et
stockées dans linconscient puis converties en symptômes
somatiques. En état de transe hypnotique le contenu inconscient
pouvait resurgir. Si à lépoque "cathartique"
la notion dinconscient nest pas encore clairement mise
en évidence, mais plutôt une sorte de division de la
conscience, cest cinquante ans plus tard, en 1832 que Freud
expliquera un des aspects de la conduite de ce traitement, la relation
transférentielle qui unissait Anna O. au docteur Breuer,
puis grâce à léclairement du cas Dora.
Les études sur lhypnotisme avaient donc
attiré lattention sur les possibilités dactes
et de pensées inconscientes et cest à Freud
que revient le mérite dêtre devenu lexplorateur
de linconscient. "dun point de vue théorique
comme dun point de vue thérapeutique, la psychanalyse
gère un héritage quelle a reçu de lhypnotisme
35".
Labandon de loutil
Labandon progressif de lhypnose par Freud
doit être situé historiquement dans le contexte du
climat psychiatrique de lépoque et sassocie à
lélaboration théorique de la psychanalyse, dont
les découvertes ultérieures ont permis dinfluencer
la thérapie hypnotique et mené à la possibilité
dune hypno analyse.
Freud annonce "je naimais pas lhypnose,
cest un procédé incertain et qui a quelque chose
de mystique 36".
Freud a toujours considéré lhypnose
sous laspect dune relation interpersonnelle, il lui
reproche plusieurs points :
- La difficulté à hypnotiser tous les
malades, dont son épisode avec Anna O. "malgré
tous mes efforts, je ne pouvais mettre en état dhypnose
quune petite partie de mes malades" dit-il, et il essaya
donc dopérer la résurgence des souvenirs oubliés,
en laissant les malades dans leur état normal. Les effets
de lhypnose ne sont ni dosables, ni contrôlables.
- La non fiabilité des souvenirs surgis, qui
peuvent être fantasmes et affabulationS
- Limpossibilité sous hypnose de reconnaître
le jeu des forces psychiques ainsi que la résistance. "Dans
lhypnose, la résistance se voit mal, parce que la porte
est ouverte sur larrière-fonds psychique; néanmoins,
lhypnose accentue la résistance aux frontières
de ce domaine, elle en fait un mur de fortification qui rend tout
le reste inabordable"... "Ce nest quen écartant
lhypnose quon peut constater les résistances
et les refoulements et se former une représentation exacte
de lévolution pathogène réelle 37".
Il est insatisfait des succès thérapeutiques
de la catharsis, fondée sur lhypnose, qui savèraient
non durables. Il est de plus heurté par le traitement par
la suggestion directe qui, selon lui, acquière son caractère
par la production dun transfert. Ce transfert, lien affectif,
est majoré dans lhypnose : lhypnotiseur peut
se retrouver piégé, objet damour là où
il se croyait au laboratoire. Freud abandonnera lhypnose avant
de formuler sa théorie du transfert.
En 1892, il commence à mettre en place la méthode
des associations libres. Il fit obligation aux malades de renoncer
à toute réflexion consciente et de sabandonner,
dans une concentration paisible, à la poursuite de leurs
idées spontanées.
La méthode sera épurée de tout
élément suggestif ou hypnotique jusquà
son abandon définitif de lhypnose en 1896.
Mais avec le rejet de lhypnose, cest le
rejet de la pratique suggestive qui sopère. Tout dans
la technique analytique vise à éliminer la suggestion
cette "conviction qui nest basée ni sur la perception,
ni sur le raisonnement mais sur un lien érotique 38".
Car derrière elle se cache lénigme de la suggestion.
Le mot hypnose prend des connotations mystérieuses, inquiétantes.
Pour lui, la seule remémoration de situations
traumatiques ne pouvait produire une amélioration, ou cure
de la névrose ou des troubles du patient, cétait
là une fausse hypothèse et une thérapie pour
être efficace, nécessitait une perlaboration, un reconditionnement
de longue durée, une modification des défenses et
la levée des résistances. Le changement pour se maintenir
ne devait pas être simplement un phénomène de
suggestion, mais se baser sur une restructuration, sur une réorganisation
des investissements énergétiques. Le processus de
la guérison est attribué à lanalyse du
transfert, à son interprétation symbolique par la
voie de la parole et du dialogue.
Cependant, dans un texte dintroduction au Congrès
de Budapest, tenu en 1918, que lon trouve dans le recueil
intitulé "De la technique psychanalytique", il
écrit : "...lapplication sur une large échelle
de notre thérapie nous forcera à allier avec souplesse
lor pur de lanalyse et le cuivre de la suggestion directe."
...
Il renonça donc à utiliser lauxiliaire
technique de lhypnose, mais conserva lidée dun
usage possible de la suggestion.
C) PIERRE JANET
Dans cette période de déclin de lhypnose
en France Pierre Janet (1859-1947), philosophe et médecin,
est le seul chercheur à continuer létude de
la pratique de lhypnose et de la suggestion. Il se positionne
de façon intermédiaire entre les deux écoles
rivales. Sil sagit bien pour lui dun état
de conscience différent de celui de létat de
veille, il est néanmoins convaincu, contrairement à
lopinion de Charcot, que lhypnose est un instrument
très efficace dans la psychothérapie. Par conséquent
on ne sétonnera pas quil lait pratiquée
tout au long de sa vie professionnelle, indifférent au discrédit
dans lequel celle-ci avait sombré.
Le rétrécissement du champ de la
conscience
Ses travaux lui permettent de jeter le fondement dun
concept original qui voit dans létat hypnotique labaissement
du niveau verbal lors dune suppression du contrôle personnel,
entraînant conséquemment une diminution notable du
sens critique qui permet limplantation de la suggestion et
sa transformation en action et croyance. La manifestation fondamentale
est pour lui le rétrécissement du champ de la conscience
autour de la personne de lhypnotiseur. Et si la notion de
concentration a pu déjà se montrer comme un élément
commun selon les différents auteurs, cest sous un jour
différent que Janet va nous la présenter. Elle est
une condition de lhypnose pour de Faria et pour Liébault
et elle devient une conséquence de lhypnose pour Janet.
Mais la valeur logique ou morale dune action
ne change pas sa nature au point de vue psychologique. La suggestion
se présente comme la provocation dune impulsion à
la place de la réalisation réfléchie.
Cette notion de "rapport" sest imposée
au début du XIXè mais jusque là, ni Charcot,
ni Bernheim ny attachèrent beaucoup dimportance.
Cest à la suite des premières expériences
de Janet sur Léonie quun regain dintérêt
apparut.
A partir de sa conception de lhystérie,
quil considère comme la conséquence dun
clivage, dune dissociation de la conscience, il affirme que
lhypnose provoque artificiellement un processus analogue,
ainsi il explique les phénomène hypnotiques comme
la catalepsie, lanesthésie, lamnésie post-hypnotique.
Lhypnose serait pour lui, le résultat dune conscience
secondaire dissociée, ou double conscience. Cest à
dire dans la formation dun groupe de souvenirs et dactivités
inconscientes qui sapproprient temporairement le flot de la
conscience. En émettant cette hypothèse, il rejoignait
les travaux naissants de Freud sur linconscient.
Une forme dautomatisme
Ce sont deux niveaux de comportements qui sont distingués
: celui de la volonté, de leffort, et celui de lactivité
réflexe. Janet considère lhypnose comme une
forme dautomatisme où serait aboli le premier niveau
et où sinstallerait un comportement réflexe
complètement dissocié du conscient. Lhypnose
est supposée abolir la volonté doù lapparence
automatique dun type de comportement ressemblant à
laction réflexe et qui est dissociée du conscient.
Il souligne limportance dun moi fort, permettant la
synthèse des différentes impressions perçues
en "sensations". Ce moi autorise un cloisonnement entre
les pensées subconscientes et les pensées conscientes.
Pour Janet, le somnambulisme spontané se distingue
du somnambulisme artificiel en ce sens que ce dernier est dirigé,
il reste sous la stricte dépendance dun homme, le magnétiseur.
Lattention exclusive de lhypnotisé pour lhypnotiseur
est "lélectivité" sur laquelle il
insistera tant. Ce qui en dautres termes souligne de nouveau
cette forme dattachement dont auraient parlé déjà
certains magnétiseurs, Puységur et Deleuze notamment.
La suggestion quil entend comme un phénomène
particulier, insiste également sur le pouvoir exercé
par un individu sur un autre, avec la perte du libre arbitre que
cela implique. En 1919, il voit dans la suggestion linfluence
dun individu sur un autre, et cela sans la médiation
du consentement volontaire. Cest "une réaction
particulière à certaines perceptions, cette réaction
consiste dans lactivation plus ou moins complète de
la tendance évoquée sans que cette activation soit
complétée par la collaboration du reste de la personnalité
39". La suggestion rentre dans le groupe des actions automatiques
et des actions subconscientes selon Janet.
On a cru au début que la suggestion avait un
pouvoir considérable et en quelque-sorte surhumain, dépassant
de beaucoup celui de la volonté normale, point de départ
des études sur les suggestions de vésications et les
suggestions criminelles. Malheureusement la science nest parvenue
à aucune conclusion nette à ces propos et en 1923,
il dira "La suggestion ne semble pas déterminer des
actes ou des modifications corporelles et mentales supérieures
à celle que la volonté normale peut dordinaire
réaliser 40"
Pour P. Janet, les actes automatiques accomplis, en
dehors dune entière réflexion des patients,
présentent néanmoins des intérêts. Dans
lexercice automatique de la fonction perçue par le
sujet, un élément est capable de mobiliser la tension
psychologique et de faire grandir le pouvoir de la volonté
cest la constatation du succès. "Lhypnotisme
ne peut-il pas rendre des services humbles (...) cest un changement
de lesprit, de létat de conscience du malade
(...) or un changement de ce genre au milieu de ces états
névropathiques indéfiniment prolongés, quand
lesprit humain simmobilise dans de dangereuses habitudes
ne peut être que très utile 41". "Linfluence
de lhypnotiseur est précisément le moyen qui
nous permet de rendre ces malades raisonnables : loin de la craindre,
il faut la souhaiter la plus forte possible quand la maladie est
grave". Nous sommes loin dun appel involontaire et inconscient
aux pouvoirs de la pensée comme les traitements miraculeux.
Il sagit dune utilisation consciente et voulue dun
fait psychologique déterminé.
Loeuvre de Pierre Janet est gigantesque, et
si elle est boudée par les milieux scientifiques en France,
il nen est pas ainsi aux Etats Unis. Morton Prince, en particulier
ne cache pas la dette quil doit à son collègue
français. P. Janet laisse des écrits considérables
comportant un ensemble de connaissances sur lhypnose tout
à fait surprenant.
CONCLUSION
Tout au long du XIXè siècle, le courant
didées issu du magnétisme se prolongera avec
des fortunes variées. Des cycles dintérêt
vif, alternant avec des périodes apparentes doubli
porteront le combat se poursuivant entre ses partisans et ses adversaires.
Il en sera ainsi jusquen 1893, la coupure épistémologique
entre hypnose et analyse, établie par Freud, radicalisée
par ses successeurs, rejettera lhypnose et la suggestion saccordant
mal en effet avec la théorie psychanalytique naissante, qui
dominera le champ de la thérapie psychiatrique pendant la
première moitié du XXè siècle.
Lévolution constante de lappréhension
du phénomène hypnotique a opéré à
plusieurs niveaux : mode dinduction, expression du phénomène,
dynamique de la relation. Nous avons pu constater certaines manifestations
cliniques : somnambulisme, catalepsie, dissociation de la personnalité
et vers la fin du siècle, un intérêt qui sest
concentré de plus en plus sur lhystérie. Elle
sest alors imposée comme carrefour obligatoire entre
le corps et lesprit, entre une mèdecine descriptive
et une approche "psychologique" du trouble organique.
Le magnétisme est issu historiquement de lancienne
pratique de lexorcisme. Le fluide intégralement contenu
dans le baquet, va transmettre son principe actif dans un au-dehors
avec Faria. La toute puissance nest quillusion, et le
sujet est abusé par sa sensorialité. Le rapport apparaît
comme phénomène central du magnétisme et du
somnambulisme.
Bernheim comprit admirablement que lhypnotisme
était un phénomène mental et que ces problèmes
étaient des problèmes psychologiques. Freud va progressivement
se fier à la seule parole du patient qui doit alors narrer
et non revivre des représentations du passé. La psychanalyse
va introduire la distance avec le thérapeute, distance qui
savère la problématique de ce traitement par
affect qui seffectue par laction directe de lautre.
Le travail de Freud répond à une demande,
à un problème, celui entre autre bien particulier
de la relation patient thérapeute. Il fallait cependant entrer
dans un autre langage pour discuter de ces choses là, dans
une autre science, la psychologie.
La pratique de lhypnose a permis dappréhender
des phénomènes essentiels à la connaissance
de linconscient.
|