 |
Apport des
vertus amovibles de la suggestion hypnotique
dans le traitement de la douleur chronique |
Patrick SINQUIN
Clinique de la Sagesse
4 Place Saint Guénolé
35013 RENNES CEDEX
Dans mon travail depuis quelques années
en cancérologie et en algologie, j'ai constaté que la
douleur chronique comme le cancer confine, entre autres émotions,
à l'horreur. Cette horreur pourrait inciter celui qui en est
atteint à la fuir, mais il en est tout autrement; après
quelques tentatives plus ou moins infructueuses, ce qui fonde cette
horreur semble revenir comme des vagues successives déferlantes,
envahissantes, qui plongent celui qui les reçoit dans un état
proche de la sidération. Le patient douloureux voudrait se
débarrasser de ce fléau qui le mine, le ronge ou le
guette. Et tout se passe comme si ce lien ne pouvait se défaire
entre les deux, comme dans une fusion aux allures perverses. L'horreur
provient de l'impossibilité dans laquelle se trouve le patient
de se détacher de ce qui la produit, de ce sentiment d'irréversibilité
et de destruction.
Notre travail d'aide psychologique
est d'abord un travail d'écoute et d'observation. Il convient
d'apprendre au patient que nous avons aperçu sa souffrance
en ratifiant les affects qu'il subit ou en relevant l'absence surprenante
de ces mêmes affects. Mais bien sûr cela n'est pas suffisant,
même s'il s'agit là d'une étape fondamentale
car elle conditionne la suite de l'accompagnement thérapeutique.
De même, la prise en compte du problème du patient
peut l'aider pendant quelques instants à sortir de sa torpeur,
de la répétition du vécu douloureux. Quand
on voit un enfant pleurer, il m'apparaît plus opérant
de l'inciter à pleurer encore pour l'amener ensuite à
relativiser sa réaction, plutôt que d'emblée
lui demander de cesser de pleurer. Il est évident pour le
patient douloureux dont le symptôme " colle " au
corps, qu'apercevoir sa souffrance n'est pas la soulager. Et après
des réactions de résignation ou de déni, ou
même l'agressivité vis-à-vis du soignant ("
vous ne savez pas ce que c'est... En parler ça ne sert à
rien... C'est mon corps qui me fait mal, pas la tête!... On
fait de la publicité pour le traitement de la douleur, et
puis moi on n'arrive pas à soulager la mienne! ". Alors
l'illusion d'un moment fait place à la désillusion
qui vient amplifier le retour du symptôme, si tant est qu'il
ait observé une trêve !
La deuxième étape va ainsi consister
à intéresser le patient douloureux pour qu'il puisse,
et ce serait alors la troisième étape, confirmer et
préciser sa demande vis-à-vis d'une aide psychologique
qui ne va pas de soi dans ce type de problème. Intéresser
le patient serait le sortir de la torpeur, de la sidération,
de la répétition : ce n'est pas un travail facile
car il requiert une intuition énorme, et même s'il
y a des " ficelles ", il n'y a pas pour autant de recettes.
Tout est individualisé et le thérapeute doit s'adapter
au patient.
Mon propos va s'attacher à
ces façons de créer un déclic, de suggérer
une attente chez un patient confronté à l'horreur.
Et cela peut, et doit se faire, par le biais d'une transe sans transe
d'abord, une transe non annoncée où la suggestion
va venir remplacer l'état de sidération en un état
de mobilisation grâce à un écart, un écart
de langage, un écart d'attitude, qui va venir faire le passeur
entre la rive où rien ne bouge, où tout est figé,
gris, noir, sans évolution apparente, et la rive où
les impressions colorées riment avec la mobilité et
la clarté, dans une délimitation rassurante mais aussi
évolutive. Et c'est bien l'objet de la transe que de créer
un passage.
Ainsi, un patient présentait des céphalées
chroniques qui prenaient toute la place dans sa vie, son discours
et le conduisaient à des idées de plus en plus envahissantes
de suicide. Il avait déjà rencontré divers
thérapeutes qui lui avaient apporté que peu de bien-être.
Au début, je ne savais pas comment prendre le problème
et j'avais en outre un doute sur une alcoolisation. Le déclic
a eu lieu le jour où je me suis autorisé à
parler avec lui de cette dépendance. Le passage s'est situé
là. Ensuite, le travail hypnotique s'est largement amélioré
notamment grâce à la technique du "pain getting
better book " ( 1), utilisée plutôt avec les enfants.
Puis je demandais au patient de m'apporter son cahier avec l'image
métaphorique spontanée de sa douleur dessinée
dessus, à chaque séance. Il s'est exécuté
avec enthousiasme, mettant de côté par la même
occasion toute pensée suicidaire, tout rejet médical,
toute absorption d'alcool exagérée et une bonne partie
de sa douleur.
Bien souvent, les patients débordés
par leurs affects dépressifs ou sidérés par
le traumatisme du symptôme, ne se souviennent plus de leurs
capacités naturelles à résoudre leur problème.
Tout se passe comme si ce " système d'auto-guérison
" avait été mis en défaut, hors d'usage,
dans une atteinte qui toucherait à l'essentiel, à
l'intime de l'être. Leur capacité d'imagination, elle
aussi, est mise à mal, voire éteinte. Et cela empêche
le bon déroulement du travail avec ce type de patients car
l'hypnose a besoin de la mémoire et de l'imagination pour
être opérante, parce que pour aller jusqu'aux archives
de la mémoire il faut ne pas se contenter des faits mais
y rajouter des valeurs : les archives peuvent avoir un classement
chronologique comme un classement thématique, et on n'y trouve
pas obligatoirement les mêmes détails.
Dans l'hypnose conversationnelle,
un intérêt marqué pour les ratifications et
les truismes permettra d'être en empathie avec le patient,
afin de l'amener tout doucement ou brutalement à une prise
de conscience différente de son problème, en éveillant
sa curiosité ce qui n'est pas aisé car distraire un
douloureux chronique de son symptôme relève d'un défi
condamné à l'échec ou au moins à la
non-permarience ; Et pourtant, il sait le faire lui-même ;
pour preuves ces grands-parents attentionnés au jeu des petits-enfants,
cette maman qui écoute son bébé dormir dans
la pièce d'à côté, ce bricoleur "
scotché " à son ouvrage, ce cruciverbiste cherchant
quelque définition...
L'hypnose formelle
peut s'inspirer de ces capacités de distraction des patients,
mais aussi utiliser les techniques de superposition ou de substitution
sensorielle afin que le patient se montre à lui-même
que sa créativité mentale permet une solution de remplacement,
même transitoire, à son problème, lui ôtant
par là même son caractère immanent. Et c'est
là que l'amovibilité de l'hypnose vient mettre à
mal le pessimisme forcené et ouvre des perspectives là
où l'espoir était sans cesse déçu. Elle
ouvre les portes du possible ; possible de mettre la sensation douloureuse
de côté quelques instants, de la transformer, voire
de rivaliser avec le bonheur des autres. Elle est aussi le trompe-l'il
qui peut être induit par une prescription comportementale
et contextuelle qui consisterait à faire croire à
quelqu'un de l'entourage que cette sensation pénible est
présente alors qu'elle ne l'est pas par exemple (d'habitude
les patients savent mieux faire le contraire) : c'est la moustache
qui travestit la réalité en en créant une autre.
Le travail métaphorique, lui aussi, donne un caractère
amovible au symptôme dans ce qu'il suscite comme substitution
ou comme transposition. Pour être opérant, il doit
être suffisamment pertinent et suffisamment fin pour déplacer
le symptôme d'où il est sans crier gare pour l'envoyer
là où c'est suggéré qu'il aille, et
comme si rien ne s'était passé, le faire revenir ou
le laisser revenir là où il était initialement
sans savoir pour autant que quelque chose va peut-être bouger
plus tard, spontanément ou à l'occasion d'un événement
suggéré ou choisi par le patient lui-même.
Pour preuve, ce cas clinique d'une patiente âgée
de 63 ans présentant des douleurs qui seraient consécutives
à une compression accidentelle, per-opératoire, du
nerf grand sciatique.
Ces douleurs étaient décrites comme
insupportables, insomniantes, non calmées par les médicaments
prescrits dans ce type de douleurs neurogènes, à type
de décharges électriques. Grâce à notre
travail durant les séances d'hypnose, elle a réussi
à visualiser son nerf lésé et à le faire
" grandir " car elle avait l'image d'un nerf raccourci
et desséché. Il lui est venu l'idée de lui
mettre de l'eau pour qu'il reprenne forme peu à peu. Et ainsi,
en cours de séance, elle pouvait remobiliser progressivement
son pied droit sans qu'aucune sensation douloureuse n'apparaisse.
Dès lors qu'elle serait en contact avec l'eau (en Bretagne,
on trouve beaucoup d'occasions !), il était convenu dans
la suggestion post-hypnotique que son nerf s'en " abreuverait
" afin de retrouver sa forme, son énergie, un fonctionnement
plus convenable.
L'amovibilité,
c'est aussi établir une relation différente avec son
entourage, là ou celle préexistante était facteur
de souffrance et tout en même temps d'une stabilité
réputée intouchable, à l'image de la résistance
au changement. La (ou les) solution(s) est (sont) souvent envisagée(s)
comme plus terrifiante(s) que ce qui fait déjà souffrir
pour l'instant. Et permettre d'envisager des changements relationnels
en les dénudant ou en les dégonflant déjà
simplement de leur connotation émotionnelle par le travail
des métaphores ou des prescriptions, augure au patient l'initiative
de réaliser ce qu'il désire vraiment, lui.
J'illustrerai mes propos par cette réussite
fulgurante quant à la douleur de cette jeune femme, au bord
de la dépression, suite à une lombalgie chronique
invalidante, résistante aux traitements classiques. Je l'ai
vue une première fois seule, très réticente,
recroquevillée sur elle-même ; et, devant son attitude,
j'étais tellement démuni que j'ai demandé qu'elle
revienne avec son époux (a posteriori, elle me l'avait certainement
suggéré lors de la première entrevue). Là,
elle s'est trouvée transformée ; le mari avait une
attitude tellement rejetante vis à-vis de sa maladie, vis-à-vis
du corps médical, vis-à-vis de moi, que des suggestions
directes et non verbales de ne pas délaisser son épouse
(invitation en cours de séance de s'occuper de son épouse,
de la toucher, de parler de ce qu'il vivait, lui, quand son épouse
se plaignait de son dos, comment il pouvait répondre ou ne
pas répondre à cette plainte) ont permis d'améliorer
la situation du couple et dans un second temps de faire quasiment
disparaître les douleurs de cette jeune femme dans les deux
mois qui ont suivi cette entrevue du couple. Mais au départ
il a fallu inciter cet homme à venir en imposant à
cette jeune femme qu'elle vienne avec lui sans quoi il aurait fallu
rencontrer un autre thérapeute. Ca a été le
passage... en force, c'est vrai ... mais c'est parfois nécessaire.
Le mari m'en a tenu rigueur, mais la patiente a été
soulagée, alors...
Et l'on en revient encore au
passage, à la transition, au saut même entre le psychisme
et le somatique. Un des moyens de mobiliser ce qui est figé
dans le symptôme comme la douleur chronique est bien l'hypnose
en ce qu'elle permet d'imaginer mais aussi de vivre ce qui va être
différent. Toute la difficulté est de ne pas céder
au scepticisme du patient, et de l'inviter à nous montrer,
mais surtout à lui, ce qu'il sait ou saura faire en donnant
une valeur autre à ce qui lui arrive, ce qui revient à
dire en trouvant une solution de remplacement, en déplaçant
le symptôme grâce à l'amovibilité de l'hypnose,
jusqu'à ce qu'il n'y ait plus besoin de remplacer quoi que
ce soit.
(1) " pain getting better book signifie le livre
de la douleur qui s'améliore. Il a été crée
par ERICKSON comme outil métaphorique pour aider les enfants
à travailler avec leur douleur.
Le but est de mettre en évidence des sensations
douloureuses objectivées et dans le même temps d'y
associer l'accès à des ressources internes par le
biais d'un support artistique.
L'aspect visuel et kinesthésique
du dessin vise à apporter un meilleur confort via la dissociation
qui intervient naturellement lors de l'acte de dessiner. Cette technique
a pour objet de contrôler, diluer ou dissocier la douleur.
Le livre ou le cahier se compose de séries
de dessins, à chaque séance, effectués selon
trois étapes successives :
o à quoi ressemble la douleur maintenant ?
o à quoi ressemblerait-elle si ça allait beaucoup
mieux ?
o qu'est-ce qui permettrait de changer le premier dessin en le deuxième
?
Ces dessins ont pour buts :
· d'aider l'enfant à dissocier la douleur en la transformant
en une image sur le papier et de déconnecter du sentiment
de douleur
· d'apprendre à l'enfant à mobiliser ses capacités
de transformation de quelque chose d'inconnu (la douleur) en quelque
chose de connu (l'image sur le dessin). Ainsi, il aura un meilleur
contrôle de la situation
· d'aider l'enfant à passer d'une mauvaise tonalité
sensorielle à une bonne, ce qui permet d'activer d'autres
zones cérébrales que celles qui sont centrées
sur le sentiment d'être malade
· d'inciter l'enfant à penser qu'aller mieux exist
. Quand l'enfant commence à dessiner la douleur quand elle
va mieux c'est qu'il a intégré que c'est une réalité
potentielle. Et le troisième dessin constitue un pont métaphorique
entre l'inconfort et le confort, utilisant la propre " médecine
" inconsciente de l'enfant.
De plus, ce cahier que le patient apporte à
chaque séance représente un lien thérapeutique
formidable pour peu que le patient se prête au " jeu
". Il me semble aussi qu'il s'agit là d'une excellente
illustration d'amovibilité.
|
 |