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Vers une théorie
de la schizophrénie |
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Texte élaboré
par G. Bateson, D. D. Jackson, J. Haley et J. H. Weakland. Publié
dans Behavioral Science, vol. I, n° 4, 1956.
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| VERS UNE
THEORIE DE LA SCHIZOPHRENIE |
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Texte
élaboré par G. Bateson, D. D. Jackson, J. Haley et J.
H. Weakland. Publié dans Behavioral Science, vol. I, n°
4, 1956.
Publication française dans Gregory BATESON. Vers une écologie
de lesprit. Ed du SEUIL 1980
La schizophrénie - sa nature, son étiologie et la thérapie
spécifique qu'elle requiert demeure une des maladies
mentales les plus embarrassantes. La théorie de la schizophrénie
que nous exposons ici est fondée sur l'analyse de la communication
et, plus particulièrement, sur la Théorie des types
logiques. Cette théorie, ainsi que l'observation du comportement
des schizophrènes, nous a permis de décrire une situation
tout à fait particulière, que nous avons appelée
double contrainte (double bind), et d'étudier les conditions
qui la rendent possible: quoi que fasse un individu pris dans cette
situation, "il ne peut pas être gagnant" . Nous avançons
l'hypothèse qu'un individu prisonnier de la double contrainte
peut développer des symptômes de schizophrénie.
Nous étudions enfin pourquoi et comment la double contrainte
peut apparaître dans une situation familiale, et présentons
des exemples tirés de données expérimentales
et cliniques.
Nous rapportons ici les résultats d'un projet de recherches
qui expose et met en pratique une conception systématique de
la nature, de l'étiologie et de la thérapie de la schizophrénie.
Nos recherches dans cette direction sont parties de l'examen d'un
vaste corpus de données et d'idées; nous y avons tous
contribué, chacun selon sa compétence spécifique,
en anthropologie, en analyse de la communication, en psychothérapie,
en psychiatrie et en psychanalyse. Au terme de cet examen, nous sommes
parvenus à nous mettre d'accord sur les grandes lignes d'une
théorie communicationnelle de l'origine et de la nature de
la schizophrénie. Le texte qui suit n'est qu'un aperçu
préliminaire d'une recherche qui ne fait que commencer.
POINT DE DÉPART: LA THÉORIE
DE LA COMMUNICATION
Notre approche est essentiellement fondée sur cette partie
de la théorie de la communication que Russell a nommée
Théorie des types logiques. La thèse centrale de cette
théorie consiste à dire qu'il existe une discontinuité
entre la classe et ses membres: la classe ne peut pas être membre
d'elle-même, pas plus qu'un de ses membres ne peut être
la classe, et ce parce que le terme utilisé pour la classe
ne se situe pas au même niveau d'abstraction que celui qu'on
utilise pour ses membres. Autrement dit, il appartient à un
autre type logique.
Bien qu'en logique formelle on tente de maintenir cette discontinuité
entre classe et membres, nous cherchons ici à démontrer
que, en ce qui concerne la psychologie des communications effectives,
cette discontinuité est constamment et nécessairement
battue en brèche, et que nous devons, a priori, nous attendre
au surgissement de manifestations pathologiques dans l'organisme humain
lorsque certains modèles formels d'une telle rupture logique
interviennent dans la communication entre mère et enfant 2.
Nous montrerons plus loin que ces manifestations, dans leur forme
extrême, s'accompagnent de symptômes dont les traits formels
sont tels que nous pouvons, d'un point de vue pathologique, les qualifier
de schizophréniques.
La manière dont les êtres humains agencent une communication
impliquant une multiplicité de types logiques, sera illustrée
par des exemples tirés des domaines suivants.
1. L'utilisation, dans la communication humaine, de différentes
modalités de communications: par
exemple le jeu, le non-jeu, l'imagination, le sacrement, la métaphore,
etc. Même chez les mammifères inférieurs, on remarque
des échanges de signaux qui permettent de reconnaître
certains comportements signifiants tels que " jeu ", etc.
Ces signaux sont évidemment d'un type logique supérieur
à celui des messages qu'ils classent. Chez les humains, la
formalisation et la classification des messages et des actions signifiantes
atteint une grande complexité avec, en outre, cette particularité
que le vocabulaire qui peut exprimer des distinctions si importantes
est pourtant très peu étendu; si bien que, pour la communication
de ces informations hautement abstraites et d'une importance vitale,
il faut recourir à des moyens non verbaux: attitudes, gestes,
expressions du visage, intonations, ainsi qu'au contexte.
2. L'humour,
en tant que méthode d'exploration des thèmes implicites
de la pensée et des relations humaines, utilise des messages
impliquant la condensation de plusieurs types logiques ou modalités
de communication. I1 y a découverte, par exemple, lorsqu'il
devient manifeste qu'un message n'était pas seulement métaphorique,
mais avait aussi un sens plus littéral ou vice versa.
Autrement dit, le moment explosif de l'humour est celui où
la classification d'une modalité de communication subit une
dissolution et une re-synthèse. Le moment clé d'un mot
d'esprit impose souvent l'entière réévaluation
des signaux précédents, qui avaient assigné au
message un mode de communication particulier (acceptation littérale
ou métaphorique). Cela a parfois pour singulier effet d'attribuer
un mode précisément à ces signaux mêmes
qui avaient, auparavant, le statut du type logique supérieur
qui classe les modes.
3. La falsification des signaux d'identification
des modes de communication. Dans ses relations
avec autrui, l'individu peut falsifier les signaux identificateurs
de modes: il affecte alors de rire, il simule l'amitié pour
manipuler l'autre, il fait le coup de la confidence, il plaisante,
etc. On a pu remarquer des falsifications semblables chez les autres
mammifères. Chez l'homme, on est, en outre, confronté
à un étrange phénomène: la falsification
de tels signaux peut être inconsciente. Cela peut se produire
tant dans les relations avec soi-même (le sujet se cache alors
à lui-même son hostilité réelle, sous le
couvert de jeux métaphoriques) que dans les relations avec
autrui (falsification inconsciente de la compréhension des
signaux identificateurs de modes d'autrui) I1 pourra prendre ainsi
la timidité pour du mépris, etc. A vrai dire, la plupart
des erreurs concernant la référence à soi-même
tombent dans cette catégorie.
4. L'apprentissage.
À son niveau le plus élémentaire, le phénomène
de l'apprentissage peut être illustré par la situation
où le sujet reçoit un message et agit conformément
à celui-ci: " J'ai entendu le réveil sonner et
j'ai compris qu'il était l'heure de déjeuner: je me
suis donc mis à table ". Dans les expériences d'apprentissage,
l'expérimentateur peut souvent relever de telles séquences
d'événements, qu'il considère d'habitude comme
un message unique d'un type supérieur. Lorsque le chien salive
entre la sonnerie et la boulette de viande, l'expérimentateur
voit dans cette séquence un message indiquant ceci: "
Le chien a appris que sonnerie voulait dire boulette de viande ".
Mais la hiérarchie des types considérés ne s'arrête
pas là. Le sujet d'expérience peut devenir encore plus
habile dans sa façon d'apprendre: il peut apprendre à
apprendre; et il n'est pas inconcevable que l'être humain puisse
atteindre des niveaux d'apprentissage encore supérieurs.
5. Les niveaux multiples d'apprentissage
et la classification logique des signaux.
Nous sommes ici en présence de deux groupes inséparables
de phénomènes, car la capacité de manier des
types multiples de signaux est elle-même l'effet d'un apprentissage
et, par conséquent, l'une des fonctions des niveaux d'apprentissage
multiples.
Selon notre hypothèse, le terme " fonction de l'ego "
(au sens où il est employé lorsqu'on dit que le schizophrène
souffre d'une " faible fonction de l'ego ") définit
précisément le processus de distinction des modes de
communication, ou bien à l'intérieur du " soi ",
ou bien entre le " soi " et les autres. Le schizophrène
manifeste une faiblesse de cette fonction à trois niveaux,
et ressent:
a) des difficultés à attribuer le bon code de communication
aux messages qu'il reçoit des autres;
b) des difficultés à attribuer le bon mode de communication
aux messages, verbaux ou non verbaux, qu'il émet lui-même;
c) des difficultés à attribuer le bon mode de communication
à ses propres pensées, sensations et perceptions.
Il convient de comparer ici le contenu du paragraphe précédent
avec la façon dont von Domarus aborde la description systématique
de l'expression chez le schizophrène; il émet, notamment,
l'idée que les messages (et les pensées) du schizophrène
ne sont pas conformes à la structure syllogistique: au lieu
des formes qui dérivent normalement du syllogisme de type Barbara,
le schizophrène utilise des formes qui jouent de l'identité
des prédicats comme, par exemple:
Les hommes meurent
L'herbe meurt
Les hommes sont de l'herbe
A nos yeux, la formulation de von Domarus n'est qu'une façon
plus précise et donc plus valable de dire que
l'expression du schizophrène est riche en métaphores.
Nous sommes d'accord avec sa remarque ainsi formulée; mais
il faut dire que la métaphore est en même temps un outil
indispensable de la pensée et de l'expression, spécifique
de l'ensemble de la communication humaine, y compris des formes de
communication qu'utilisent les scientifiques. Les modèles conceptuels
de la cybernétique, ainsi que les théories énergétiques
de la psychanalyse, ne sont, après tout, que des métaphores
répertoriées. Ce qui singularise le schizophrène,
ce n'est pas d'utiliser des métaphores, mais d'utiliser des
métaphores non répertoriées. Il éprouve,
en particulier, des difficultés à manier les signaux
de cette classe dont les membres assignent des types logiques aux
autres signaux.
Si notre aperçu théorique de la symptomatologie est
correct et si, conformément à notre hypothèse,
la schizophrénie est essentiellement le résultat d'une
interaction familiale, nous devrions pouvoir arriver a priori à
une description formelle des séquences d'expériences
aboutissant à de tels symptômes. Or, ce que nous savons
de la théorie de l'apprentissage concorde avec le fait évident
que, pour distinguer les modes de communication, les humains s'appuient
sur le contexte. Par conséquent, nous n'avons pas à
rechercher quelque expérience traumatique spécifique
dans l'étiologie infantile, mais bien plutôt des modèles
séquentiels caractéristiques. La spécificité
que nous recherchons devra se situer à un niveau abstrait ou
formel. Et les séquences en question seront telles que le patient
y acquerra les habitudes mentales qui se retrouvent dans la communication
schizophrénique. Autrement dit, le schizophrène doit
vivre dans un univers où les séquences d'événements
sont telles que ses habitudes non conventionnelles de communication
y sont, dans une certaine mesure, appropriées. Selon notre
hypothèse, de telles séquences dans l'expérience
externe du malade sont responsables de ses conflits internes de classification
logique. Nous appelons double contrainte, précisément,
ce type de séquences d'expérience insoluble.
LA DOUBLE CONTRAINTE
Les éléments indispensables pour constituer une situation
de double contrainte, telle que nous la concevons, sont les suivants:
1. Deux personnes ou plus.
Pour les besoins de l'exposé, nous en désignerons une
comme la " victime ". Nous précisons également
que, suivant notre hypothèse, la double contrainte n'est pas
toujours imposée par la mère seule, mais aussi bien
par la mère plus le père et/ou les frères et
surs.
2. Une expérience répétée.
Nous affirmons que la double contrainte est un thème récurrent
dans l'expérience de la " victime ". Notre hypothèse
prend en considération non pas une expérience traumatique
unique, mais une expérience dont la répétitivité
fait que la double contrainte revient avec régularité
dans la vie de la " victime ".
3. Une injonction négative primaire.
Celle-ci peut prendre deux formes:
" Ne fais pas ceci ou je te punirai ";
" Si tu ne fais pas ceci, je te punirai ".
Nous avons choisi ici un contexte d'apprentissage fondé plutôt
sur l'évitement de la punition que sur la recherche de la récompense.
I1 n'y a peut-être aucune raison théorique à ce
choix. Nous supposons, néanmoins, que la punition peut signifier
la perte de l'amour ou l'expression de la haine et de la colère,
ou bien encore et c'est là chose plus grave cette
sorte d'abandon qui survient lorsque les parents expriment leur profonde
impuissance.
4. Une injonction secondaire,
qui contredit la première à un niveau plus abstrait
tout en étant, comme elle, renforcée par la punition
ou par certains signaux menaçant la survie. Cette injonction
secondaire est plus difficile à décrire que la première
pour deux raisons: d'abord, parce qu'elle est transmise à l'enfant
par des moyens non verbaux. Attitudes, gestes, ton de la voix, actions
significatives, implications cachées dans les commentaires
verbaux, tous ces moyens peuvent être utilisés pour véhiculer
le message plus abstrait. Ensuite, parce que l'injonction secondaire
peut se heurter à l'un des éléments de l'interdiction
primaire. La verbalisation de l'injonction secondaire pourra ainsi
revêtir une grande variété de formes, par exemple:
" Ne considère pas ça comme une punition "
; " Ne me ressens pas comme l'agent de la punition "; "
Ne te soumets pas à mes interdictions "; " Ne pense
pas à ce que tu ne dois pas faire "; " Ne doute pas
de mon amour, dont l'interdiction première est (ou n'est pas)
une preuve ", etc. Cette situation connaît des variantes
quand la double contrainte est exercée non pas par une personne,
mais par deux. Un des parents peut ainsi contredire, à un niveau
plus abstrait, les injonctions de l'autre.
5. Une injonction négative tertiaire,
qui interdit à la victime d'échapper à la situation.
En principe, il ne serait peut-être pas nécessaire d'isoler
cette injonction, puisque le renforcement (par la menace de punition)
aux deux niveaux précédents comporte déjà
une menace pour la survie et que, si la double contrainte survient
durant l'enfance, la fuir est de toute évidence impossible.
I1 semble néanmoins que, dans certains cas, fuir la situation
soit rendu impossible par des stratagèmes qui ne sont pas entièrement
négatifs: promesses d'amour fantasques, etc.
6. Pour finir, il convient de noter qu'il n'est plus nécessaire
que ces éléments se trouvent réunis au complet
lorsque la " victime ", a
appris à percevoir son univers sous la forme de la double contrainte.
À ce stade, n'importe quel élément de la double
contrainte, ou presque, suffit à provoquer panique et rage.
Le modèle des injonctions contradictoires peut même être
repris par des hallucinations auditives.
L'EFFET DE LA DOUBLE CONTRAINTE
Dans le bouddhisme zen, le but à atteindre est l'état
d'illumination. Le maître zen tente d'y amener son disciple
par plusieurs moyens. I1 peut, par exemple, tenir un bâton au-dessus
de la tête de son élève, en lui disant, brutalement:
" Si vous dites que ce bâton existe, je vous frappe avec.
Si vous dites qu'il n'existe pas, je vous frappe avec. Si vous ne
dites rien, je vous frappe avec. " Nous avons le sentiment que
le schizophrène se trouve en permanence dans une situation
similaire à celle de l'élève, à ceci près
qu'il en sort plus souvent désorienté qu'illuminé.
Le disciple zen peut, par exemple, se lever et arracher le bâton
à son maître, lequel peut accepter sa réaction
comme appropriée; alors que le schizophrène ne dispose
nullement d'un tel choix, étant donné qu'il ne peut
traiter avec désinvolture la relation mise en question et que,
d'autre part, les intentions et l'esprit de sa mère ne sont
nullement celles du maître zen.
Nous supposons que, devant une situation de double contrainte, tout
individu verra s'effondrer sa capacité de distinguer les types
logiques. Les caractéristiques d'une telle situation sont les
suivantes:
1. L'individu est impliqué dans une relation intense, dans
laquelle il est, pour lui, d'une importance vitale de déterminer
avec précision le type de message qui lui est communiqué,
afin d'y répondre d'une façon appropriée.
2. Il est pris dans une situation où l'autre émet deux
genres de messages dont l'un contredit l'autre.
3. Il est incapable de commenter les messages qui lui sont transmis,
afin de reconnaître de quel type est celui auquel il doit répondre;
autrement dit, il ne peut pas énoncer une proposition métacommunicative.
Nous avons suggéré que c'est là le genre même
de situation qui s'installe entre le préschizophrène
et sa mère, ce qui ne veut pas dire que cette situation ne
puisse également survenir dans des relations dites normales.
Quand un individu est pris dans une situation de double contrainte,
il réagit comme le schizophrène, d'une manière
défensive: quand il se trouve dans une situation qui, tout
en lui imposant des messages contradictoires, exige qu'il y réponde,
et qu'il est donc incapable de commenter les contradictions du message
reçu, il réagit, lui aussi, en prenant les métaphores
à la lettre.
Un jour, par exemple, un employé de bureau rentre chez lui
pendant ses heures de travail. Un collègue lui téléphone
et lui demande sur un ton anodin: " Comment se fait-il que tu
sois là ? " L'employé répond: " Eh
bien, je suis venu en voiture. " Il donne là une réponse
littérale, parce qu'il a eu affaire à un message qui
lui demandait ce qu'il faisait chez lui pendant ses heures de travail,
mais en des termes qui masquaient la vraie question. L'interlocuteur
a donc employé une métaphore parce qu'il sentait qu'après
tout il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. La relation
en question était assez intense pour que la " victime
" s'inquiète de la façon dont le renseignement
donné serait utilisé; et, par conséquent, elle
a répondu littéralement. C'est là une attitude
caractéristique de tout individu qui se sent sur ses gardes,
comme le montrent clairement les réponses prudentes et littérales
des témoins d'un procès. Quant au schizophrène,
qui se sent, lui, constamment en danger, il se maintient toujours
sur la défensive, en insistant sur le niveau littéral,
alors même que cette conduite est totalement inappropriée,
par exemple en présence d'un mot d'esprit.
Lorsqu'il se sent pris dans une double contrainte, le schizophrène
confond le littéral et le métaphorique dans leurs expressions
mêmes. Par exemple, s'il veut reprocher à son thérapeute
d'être en retard à un rendez-vous et n'est pas sûr
du sens que peut revêtir ce retard particulièrement
si le thérapeute devance la réaction du patient en lui
présentant ses excuses , le malade ne peut pas dire brutalement:
" Pourquoi êtes-vous en retard ? Est-ce parce que vous
ne voulez pas me voir aujourd'hui ? " Ce serait là une
accusation directe, qu'il ne peut pas assumer. Il opère alors
un glissement et se réfugie dans un énoncé métaphorique
de ce genre: " J'ai connu dans le temps quelqu'un qui a raté
son bateau, il s'appelait Sam et le bateau a failli couler, etc. "
Il construit ainsi une histoire métaphorique où le thérapeute
peut découvrir ou non un commentaire sur son retard. L'avantage
de la métaphore est qu'elle laisse au thérapeute (ou
à la mère) la liberté d'y voir ou non une accusation.
Si le thérapeute accepte l'accusation comprise dans la métaphore,
le patient peut admettre que sa déclaration à propos
du nommé Sam était métaphorique. Mais si le thérapeute,
afin d'échapper à l'accusation, fait remarquer que l'histoire
de Sam n'a pas l'air véridique, le patient pourra maintenir
qu'il a réellement connu un homme du nom de Sam. Le glissement
métaphorique, comme réponse à une situation de
double contrainte, procure un sentiment de sécurité.
Mais il empêche aussi le patient de proférer son accusation
comme il veut le faire; et, au lieu d'en finir avec elle en avouant
qu'il s'agit d'une métaphore, le schizophrène essayera
de la faire passer en l'exagérant encore: que le thérapeute
ne veuille pas voir une accusation dans l'histoire de Sam, et le schizophrène
pourra lui raconter une histoire de voyage vers Mars, en vaisseau
spatial, tout cela pour en rajouter à son accusation. On reconnaît
ici la métaphore à son allure fantastique, et non aux
signes qui l'accompagnent en général et qui avertissent
l'auditeur qu'il s'agit, en effet, d'une métaphore.
Non seulement il est plus sûr pour la " victime ",
d'une double contrainte d'opérer un glissement vers un ordre
ou un message métaphorique, mais elle peut encore préférer,
quand elle se trouve dans une situation inextricable, se mettre dans
la peau d'un autre ou soutenir qu'elle est ailleurs. La double contrainte
ne peut, dès lors, agir sur la " victime ", puisqu'elle
n'est pas elle-même et qu'en plus elle n'est pas là.
Autrement dit, les propos qui témoignent du trouble d'un patient
peuvent être interprétés comme des moyens d'autodéfense
contre la situation dans laquelle il se trouve. Le cas devient pathologique
lorsque la " victime ", elle-même ne sait pas que
ses réponses sont métaphoriques, ou bien lorsqu'elle
ne peut pas le reconnaître. Pour qu'elle l'admette, il faudrait
que la " victime " se rende compte qu'elle était
en train de se défendre et, par conséquent, qu'elle
avait peur de l'autre. Une telle prise de conscience équivaudrait
à une accusation de l'autre et provoquerait, à ses yeux,
un désastre.
Si un individu a passé toute sa vie dans des relations de double
contrainte telles que nous les décrivons ici, son mode de relations
à autrui sera, après l'effondrement psychotique, figé
dans un modèle systématique. Premièrement, il
comprendra autrement que les sujets dits normaux les signaux qui accompagnent
les messages pour en préciser le sens. Son système de
métacommunication (communication sur la communication) sera
anéanti; et il ne saura, devant un message, de quel genre de
message il s'agit. Si quelqu'un lui disait: " Que veux-tu faire
aujourd'hui ? ", il serait absolument incapable de juger, d'après
le contexte, le ton de la voix ou les gestes, s'il s'agit d'une condamnation
de son emploi du temps de la veille ou, par exemple, d'une proposition
d'ordre sexuel; il pourrait même ne rien y comprendre du tout.
Étant donné cette incapacité à juger avec
précision de ce que l'autre veut vraiment dire, ainsi que cette
inquiétude excessive dans la recherche de ce qui est signifié
réellement, le sujet pourra se défendre en choisissant
une ou plusieurs solutions parmi toutes celles possibles. Il pourra,
par exemple, supposer que chaque message qu'il reçoit cache
un sens qui porte atteinte à son bien-être; il sera alors
très préoccupé de ces sens cachés, et
résolu à prouver qu'il ne peut pas être trompé
comme il l'a été toute sa vie. S'il choisit cette solution,
il cherchera continuellement un sens derrière toutes les paroles
qui lui sont adressées et derrière tous les coups du
hasard; il se montrera soupçonneux et méfiant d'une
façon symptomatique.
Il pourra également choisir une autre solution, celle d'accepter
au sens littéral tout ce que les autres lui disent; et si leur
ton, leurs gestes ou le contexte contredisent leurs paroles, il adoptera
un type de comportement qui consiste à ne pas prendre au sérieux
ces signaux métacommunicatifs. Il abandonnera alors toute tentative
de discerner la signification des messages et les traitera tous comme
s'ils étaient anodins ou matière à plaisanterie.
I1 pourra encore essayer d'ignorer les messages métacommunicatifs.
I1 estimera alors nécessaire d'écouter et de voir de
moins en moins ce qui se passe autour de lui, et fera tout son possible
pour éviter de provoquer une réaction venant de son
environnement. Il essayera de se désintéresser du monde
extérieur, de se concentrer sur ses propres processus internes
et donnera ainsi l'impression d'être renfermé, voire
même muet
C'est là une autre façon de dire que, si un individu
ne sait pas identifier le genre des messages qu'il reçoit,
il peut se défendre par des moyens décrits classiquement
comme paranoïdes, hébéphréniques ou catatoniques.
Ces trois possibilités ne sont pas les seules. En fait, le
sujet ne peut pas choisir celle qui lui permettrait de découvrir
ce que l'autre veut dire, il ne peut pas, sans une aide considérable,
commenter les messages d'autrui. Dépourvu de ces capacités,
l'être humain est semblable à un système autogouvernable
qui aurait perdu son régulateur et tournoierait en spirale,
en des distorsions sans fin, mais toujours systématiques.
UNE DESCRIPTION DE LA SITUATION FAMILIALE
La possibilité théorique des situations de double contrainte
nous a poussés à rechercher de telles séquences
de communication dans la vie du schizophrène et dans sa situation
familiale. Dans ce but, nous avons étudié des enregistrements
et des rapports écrits de psychothérapeutes qui ont
traité intensivement de tels patients, ainsi que des enregistrements
d'interviews de psychothérapie; nous avons nous-mêmes
interviewé et enregistré des parents de schizophrènes,
nous avons obtenu la participation de deux mères et d'un père
à une psychothérapie intensive et, enfin, nous avons
interrogé et enregistré des parents et des patients
en les recevant ensemble. C'est à partir de tout ce matériel
que nous avons conçu notre hypothèse sur le type de
situations familiales qui peut engendrer la schizophrénie.
Cette hypothèse n'a pas été vérifiée
systématiquement; elle isole et met en évidence un ensemble
relativement simple de phénomènes interactifs, sans
pour autant prétendre décrire de façon exhaustive
l'extraordinaire complexité d'une relation familiale.
Notre théorie est que la situation familiale du schizophrène
présente les caractères généraux suivants:
1. Un enfant, dont la mère est prise d'angoisse et s'éloigne
chaque fois que l'enfant lui répond comme à une mère
aimante. Cela veut dire que l'existence même de l'enfant revêt
pour elle une signification particulière: son angoisse et son
hostilité s'éveillent chaque fois que se présente
le danger d'un contact intime avec son enfant.
2. Une mère qui juge inadmissibles ses propres sentiments d'angoisse
et d'hostilité envers son enfant. Elle les niera en manifestant
un " comportement d'amour " ostentatoire, destiné
à convaincre l'enfant de lui répondre comme à
une mère aimante, et à faire en sorte qu'elle puisse
s'éloigner de lui s'il n'agit pas ainsi. Un " comportement
d'amour " n'implique pas nécessairement l'affection; il
peut, par exemple, être encadré dans le devoir, les "
bons principes ", etc.
3. L'absence dans la famille de quelqu'un un père fort
et intuitifqui puisse intervenir dans les relations entre la
mère et l'enfant, et soutenir ce dernier face aux contradictions
invoquées plus haut.
Puisqu'il s'agit ici uniquement d'une description formelle, nous n'entrerons
pas dans le détail des raisons pour lesquelles la mère
éprouve précisément ces sentiments à l'égard
de son enfant. Nous nous limiterons à en suggérer quelques-unes:
peut-être le simple fait d'avoir un enfant éveille-t-il
en elle une angoisse relative à elle-même et à
ses relations avec sa propre famille; ou peut-être est-ce pour
elle particulièrement important que son enfant soit garçon
ou fille, ou né le jour de l'anniversaire d'un de ses propres
frères et surs , ou qu'il occupe aujourd'hui, par rapport
à ses frères et surs, la même position que
celle que, jadis, elle-même occupait dans sa propre famille;
ou bien peut-être cet enfant occupe-t-il une place spéciale
à ses yeux, pour d'autres raisons lices à ses propres
problèmes affectifs.
Dans une situation correspondant à ces trois points caractéristiques,
notre hypothèse est que la mère du schizophrène
émettra simultanément au moins deux ordres de messages
(nous nous limitons à deux pour la clarté de l'exposé).
Nous pouvons, en gros, les définir comme suit:
a) comportement d'hostilité ou de repli à chaque tentative
de l'enfant pour s'approcher d'elle;
b) comportement simulé d'amour ou de rapprochement chaque fois
que l'enfant répond à son comportement d'hostilité
ou de repli (a), ce qui permet à la mère de dénier
son agressivité et son manque d'intimité avec l'enfant.
Le problème de la mère est d'arriver à maîtriser
sa propre anxiété en contrôlant, par le rapprochement
ou le repli, la distance qui la sépare de son enfant. Autrement
dit, dès qu'elle commence à éprouver de l'affection
et à se rapprocher de son enfant, elle se sent en danger et,
en quelque sorte, "obligée " de s'éloigner
de lui; mais, d'autre part, elle ne peut pas assumer cet acte hostile
et, pour le nier, elle " doit " simuler l'affection et le
rapprochement. L'important ici, c'est que le comportement d'amour
de la mère n'est qu'un commentaire sur son attitude hostile,
puisqu'il en est la compensation et que, par conséquent, il
appartient à un ordre communicatif différent de celui
du comportement d'hostilité: autrement dit, c'est un message
à propos d'une séquence de messages. Avec ce paradoxe
que, de par sa propre nature, il nie l'existence même de ces
messages dont il n'est que le commentaire, donc du repli hostile.
La mère utilise les réponses de l'enfant pour affirmer
que son comportement à elle est un comportement d'amour; mais,
comme celui-ci n'est que simulé, l'enfant est placé
d'emblée dans une position où il ne doit pas interpréter
de façon appropriée le message, s'il veut maintenir
sa relation avec sa mère. Autrement dit, il ne doit pas distinguer
de façon appropriée entre différents ordres de
messages, en l'occurrence entre l'expression de sentiments simulés
(soit un type logique) et celle de sentiments réels (soit un
autre type logique). Par conséquent, l'enfant doit systématiquement
déformer sa perception des signaux métacommunicatifs.
Si, par exemple, la mère commence à éprouver
de l'hostilité (ou de l'affection) pour son enfant et, en même
temps, se sent obligée de s'éloigner de lui, elle lui
dira quelque chose comme: " Va au lit, tu es très fatigué
et je veux que tu te reposes ". Cette proposition, à première
vue affectueuse, a en fait pour fonction de nier un sentiment qui
pourrait se formuler ainsi: " Disparais, j'en ai assez de te
voir ". Si l'enfant distinguait correctement les signaux métacommunicatifs,
il aurait à affronter le fait que sa mère le rejette
tout en essayant de le tromper par un comportement simulant l'affection.
Il serait, de la sorte, " puni " pour avoir appris à
distinguer correctement les types de messages: il aura donc tendance
à accepter l'idée qu'il est fatigué, plutôt
que d'admettre la tromperie de sa mère. Ce qui veut dire qu'il
doit s'abuser lui-même sur son propre état intérieur,
afin de soutenir sa mèr,e dans sa tromperie. Pour pouvoir survivre
avec elle, il doit mal interpréter à la fois ses propres
messages intérieurs et ceux des autres.Le problème est
rendu encore plus complexe, pour l'enfant, du fait que c'est par "
bienveillance " que sa mère se charge de définir
à sa place son état intérieur à lui: elle
exprime une inquiétude apparemment maternelle devant le fait
qu'il est fatigué. Autrement dit, la mère contrôle
les définitions que l'enfant donne de ses propres messages,
tout comme la définition des réponses qu'il lui donne
(en disant, par exemple, si l'enfant ose la critiquer: " Je sais
que ce n'est pas vraiment ce que tu veux dire ", et ce, en insistant
sur le fait qu'elle ne se préoccupe pas d'elle, mais uniquement
de lui. Moyennant quoi, la solution la plus facile pour l'enfant demeure
toujours d'accepter comme réel le comportement faussement affectueux
de sa mère; et son désir d'interpréter correctement
ce qui se passe en est miné. Avec ce résultat que sa
mère s'éloigne encore de lui, tout en définissant
cet éloignement comme une relation d'affection idéale.
Au demeurant, accepter le comportement simulé d'affection de
sa mère comme un comportement réel n'est pas non plus
une solution pour l'enfant. Car, à partir de cette fausse discrimination
des types logiques, il aura tendance à se rapprocher de sa
mère, et ce mouvement provoquera chez elle un sentiment de
peur ou d'impuissance, qui la poussera à s'éloigner
encore plus. Et si, en réponse, il en vient à son tour
à s'éloigner d'elle, la mère interprétera
cela comme un message qui l'accuse d'un manque d'amour maternel: elle
punira alors l'enfant pour sa réponse, à moins qu'elle
n'essaye de se rapprocher de lui; mais que lui se rapproche d'elle,
et elle répondra à nouveau par l'éloignement.
Bref, l'enfant est puni parce qu'il interprète correctement
ce que sa mère exprime; et il est également puni parce
qu'il l'interprète mal. Il est pris dans une double contrainte.
L'enfant peut essayer d'échapper à une telle situation
par différents moyens. I1 peut, par exemple, rechercher l'appui
de son père ou d'un autre membre de la famille. Toutefois,
nos observations préliminaires nous font croire qu'il est vraisemblable
que les pères des schizophrènes ne sont pas assez solides
pour fournir cet appui. I1 faut dire aussi qu'ils se trouvent en assez
fâcheuse posture; s'ils s'accordent avec l'enfant sur la nature
de la tromperie de la mère, ils seront, du même coup,
obligés d'y voir plus clair dans la nature de leur propre relation
avec celle-ci, ce qu'ils ne peuvent faire sans remettre en question
le modus operandi sur lequel ils vivent.
En outre, le besoin qu'éprouve la mère d'être
aimée et désirée empêche l'enfant de s'appuyer
sur un autre membre de son entourage, un professeur par exemple. Une
telle mère se sentirait menacée si son enfant manifestait
le moindre attachement à quelqu'un d'autre qu'elle. Elle détruirait
ce lien, tenterait de ramener son enfant à elle, puis sombrerait
une fois de plus dans l'angoisse, lorsque celui-ci serait à
nouveau sous sa dépendance.
Pour s'en sortir, l'enfant n'aurait qu'un moyen: commenter la situation
contradictoire dans laquelle le met sa mère. Mais comme la
mère verrait là un reproche visant son manque d'amour,
elle punirait l'enfant et soutiendrait qu'il a de sa situation une
perception fausse. En interdisant à l'enfant de parler de sa
situation, elle lui interdit d'utiliser le niveau métacommunicatif,
c'est-à-dire le niveau qui nous sert à corriger notre
perception des comportements communicatifs. Or, la capacité
de communiquer sur la communication, de commenter nos actions signifiantes
et celles des autres, est primordiale pour l'établissement
de relations sociales réussies. Dans toute relation normale,
il se produit un échange incessant de messages métacommunicatifs,
tels que: " Qu'est-ce que tu veux dire par là ? ",
" Pourquoi as-tu fait ça ? ", ou " Est-ce que
tu te fous de moi ? ", etc. Pour interpréter correctement
ce qu'expriment vraiment les autres, nous devons être capables
de le commenter, directement ou indirectement. Et c'est précisément
ce niveau métacommunicatif que le schizophrène semble
incapable de manier correctement. Étant donné les traits
caractéristiques de sa mère, ce déficit n'est
pas étonnant. Puisqu'elle s'obstine à nier un ordre
de messages, tout commentaire sur ses propos la met en danger et elle
doit l'interdire. Son enfant grandit donc sans exercer la capacité
de communiquer sur la communication, par conséquent sans apprendre
à déterminer le véritable sens de ce que disent
les autres, ni à exprimer ce qu'il désire vraiment communiquer;
or, tout cela est essentiel pour la mise en place de relations normales.
En résumé, nous suggérons que le caractère
de double contrainte que présente la situation familiale du
schizophrène provient de ce que l'enfant est placé dans
une position où, s'il répond positivement à l'amour
simulé de sa mère, celle-ci éprouvera de l'angoisse
et le punira pour se protéger contre toute intimité
avec lui; ou bien encore elle soutiendra, toujours afin de se protéger,
que ce sont ses élans à lui qui sont simulés,
brouillant ainsi complètement la perception qu'il a de la nature
de ses propres messages. L'enfant se trouve ainsi privé de
la possibilité d'instaurer avec sa mère un lien intime
et sécurisant. Mais, dans le même temps, s'il ne manifeste
pas de l'affection à son égard, elle verra là
la preuve qu'elle n'est pas une bonne mère, ce qui l'angoissera
à nouveau; et elle le punira cette fois-ci pour sa froideur,
ou tentera de se rapprocher de lui pour l'amener à faire la
démonstration qu'il l'aime. Si effectivement il répond
et lui montre de l'affection, non seulement elle se sentira à
nouveau en danger, mais il se peut fort bien qu'en plus elle lui en
veuille d'avoir été obligée de le forcer pour
obtenir cette réponse. L'enfant est donc puni dans tous les
cas: s'il lui manifeste de l'amour et s'il ne lui en manifeste pas.
Or, cette relation à sa mère est la plus importante
de sa vie, et elle deviendra, par la suite, le modèle de toutes
les autres relations qu'il établira avec son milieu. Quant
aux issues de secours, comme celle de rechercher de l'appui ailleurs,
elles sont bloquées. Telle est la nature fondamentale de la
situation de double contrainte entre mère et enfant.
Notre exposé ne dépeint évidemment pas la Gestalt
encore plus emmêlée qu'est la " famille ",
dont la " mère " n'est qu'un des éléments
importants.
EXEMPLES EMPRUNTÉS AU MATÉRIEL
CLINIQUE
L'analyse d'un incident survenu entre un schizophrène et sa
mère illustre bien la situation de double contrainte. Un jeune
homme qui s'était assez bien remis d'un accès aigu de
schizophrénie, reçut à l'hôpital la visite
de sa mère. I1 était heureux de la voir et mit spontanément
le bras autour de ses épaules; or, cela provoqua en elle un
raidissement. I1 retira son bras; elle demanda: " Est-ce que
tu ne m'aimes plus ? ". I1 rougit, et elle continua: " Mon
chéri, tu ne dois pas être aussi facilement embarrassé
et effrayé par tes sentiments ". Le patient ne fut capable
de rester avec elle que quelques minutes de plus; lorsqu'elle partit,
il attaqua un infirmier et dut être plongé dans une baignoire.
Il est évident que cette issue aurait pu être évitée
si le jeune homme avait été capable de dire: "
Maman, il est clair que c'est toi qui te sens mal à l'aise
lorsque je te prends dans mes bras, et que tu éprouves de la
difficulté à accepter un geste d'affection de ma part
". Mais, pour le patient schizophrène, cette possibilité
n'existe pas: son extrême dépendance et son éducation
l'empéchent de commenter le comportement " communicatif
", de sa mère, alors que, pour sa part, elle n'hésite
pas à commenter le sien, le forçant d'accepter cette
situation et d'affronter une série de sous-entendus compliqués,
qui peuvent être décomposés comme suit:
1. La réaction de refus de la mère devant le geste affectueux
du fils est parfaitement masquée par la condamnation qu'elle
fait de son retrait à lui; en acceptant cette condamnation,
le patient nie sa propre perception de la situation.
2. Dans ce contexte, la question de la mère: " Est-ce
que tu ne m'aimes plus? ", semble sous-entendre:
a) " Je suis digne d'amour ".
b) " Tu devrais m'aimer et, si tu ne le fais pas, c'est que tu
es méchant ou fautif ".
c) " Tu m'aimais avant, et maintenant tu ne m'aimes plus ".
L'accent est ici déplacé de l'expression de l'affection
du fils à son incapacité d'être affectueux. Et,
dans la mesure où le patient a effectivement ainsi détesté
sa mère, elle a la partie belle: le patient répond comme
on l'y incite, en se culpabilisant, ce qui permet à la mère
d'attaquer.
d) " Ce que tu viens d'exprimer n'était pas de l'affection
". Pour accepter cette proposition, le patient doit nier tout
ce que sa mère et son environnement culturel lui ont enseigné
sur la façon d'exprimer son affection. I1 doit aussi remettre
en question tous les moments où, avec elle ou avec d'autres,
il avait cru éprouver de l'affection et où l'on semblait
considérer celle-ci comme réelle. I1 fait ainsi l'expérience
d'une situation dans laquelle il perd complètement pied, il
est amené à douter de la fiabilité de l'ensemble
de son expérience passée.
3. La proposition: " Tu ne dois pas être aussi facilement
embarrassé et effrayé par tes sentiments ", semble
sous-entendre ceci:
a) " Tu n'es pas comme moi et tu es également différent
de tous les êtres normaux et gentils parce que, nous autres,
nous exprimons nos sentiments ".
b) " Les sentiments que tu exprimes sont bons, ce qui ne va pas
c'est simplement que, toi, tu ne peux pas les assumer ".
Bien que, par son raidissement, la mère ait signifié:
"ces sentiments sont inacceptables", elle dit ensuite à
son fils de ne pas être embarrassé par des sentiments
inacceptables. Or, il a été longuement dressé
pour reconnaître ce qui est acceptable ou non, pour elle et
pour la société; il se retrouve donc, une fois encore,
en contradiction avec les enseignements du passé. S'il n'avait
pas peur de ses sentiments (ce que sa mère semble ,considérer
comme positif), il n'aurait pas à avoir peur de son affection
et pourrait ainsi faire remarquer à sa mère que c'est
bel et bien elle qui en a peur. Mais cette compréhension lui
est interdite, puisque toute l'approche de la mère consiste
à masquer ses propres points faibles.
L'impossible dilemme peut alors se traduire ainsi: " Si je veux
conserver des liens avec ma mère, je ne dois pas lui montrer
que je l'aime; mais si je ne lui montre pas que je l'aime, je vais
la perdre "
Ces méthodes particulières de contrôle ont pour
la mère une importance capitale, comme en témoigne encore
de façon frappante la situation interfamiliale d'une jeune
schizophrène, qui inaugura sa thérapie par ces mots:
" Ma mère a du se marier et maintenant je suis ici. "
Pour le thérapeute, cette proposition voulait dire ceci:
1. La patiente est le fruit d'une grossesse illégitime.
2. Ce fait est lié (dans son esprit) à sa psychose actuelle.
3. "Ici", est une référence à la fois
au cabinet du psychiatre et à la présence sur terre
de la patiente, présence pour laquelle elle devrait vouer à
sa mère une éternelle reconnaissance, puisque celle-ci
a péché et souffert pour la mettre au monde.
4. " A dû se marier ", est une référence
au mariage en catastrophe de la mère, à la réponse
qu'elle a dû donner aux pressions lui enjoignant de se marier;
et, corollairement, au fait que la mère a souffert de cette
situation imposée et en a voulu à sa fille.
Par la suite, les faits ont confirmé toutes ces suppositions,
au cours d'une tentative avortée de psychothérapie que
fit la mère. La quintessence des messages qu'elle avait depuis
toujours adressés à sa fille semblait se résumer
comme suit: " Je suis digne d'amour, je sais aimer et je suis
contente de moi. Toi, tu es digne d'amour lorsque tu es comme moi
et quand tu fais ce que je te dis ", mais en même temps,
par ses propos et son comportement, la mère signifiait à
sa fille: " Tu es chétive, inintelligente et différente
de moi (autrement dit, " pas normale "). A cause de tous
ces handicaps, tu as besoin de moi et de moi seule; je prendrai soin
de toi et je taimerai ".De sorte que la vie de la patiente
n'avait été jusque-là qu'une série de
commencements, de tentatives d'expériences qui, de par sa complicité
avec sa` mère, avaient toutes tourné court et s'étaient
terminées par un retour dans le giron maternel.
Au cours de séances de thérapie collectives, on put
remarquer que certains domaines très importants pour l'estime
que la mère se portait à elle-même représentaient,
pour la fille, des situations particulièrement conflictuelles.
Par exemple, la mère avait besoin d'entretenir le mythe d'une
intimité avec ses propres parents, ainsi que d'un amour profond
entre elle et sa propre mère. Par analogie, la relation avec
celle-ci lui servait de modèle pour ses relations à
sa fille. Une fois, lorsque la patiente était âgée
de sept ou huit ans, la grand-mère, prise de fureur, avait
lancé un couteau qui avait raté de très peu la
petite fille. La mère ne dit rien à la grand-mère,
mais entraîna précipitamment sa fille hors de la pièce,
en lui disant: " Mamie t'aime vraiment, tu sais ". Quant
à la grand-mère, il est significatif qu'elle n'ait rien
trouvé de mieux à dire à l'enfant qu'elle regrettait
qu'elle ne soit pas plus fermement tenue par sa mère, et de
reprocher à sa fille une trop grande indulgence envers l'enfant.
Quelques années plus tard, la grand-mère habitait la
maison lors d'un des épisodes psychotiques de la patiente,
et celle-ci se délecta à jeter toutes sortes d'objets
à la tête de sa mère et de sa grand-mère,
qui tremblaient de peur.
La mère était persuadée que, jeune fille, elle
avait été très belle et disait que sa fille lui
ressemblait assez, mais il était clair que ces louanges de
la beauté de sa fille dissimulaient des critiques, et qu'en
fait elle la trouvait beaucoup moins bien qu'elle. Durant une autre
crise, un des premiers actes de la fille fut d'annoncer à sa
mère qu'elle allait se raser le crâne, ce qu'elle fit
aussitôt, pendant que la mère la suppliait d'arrêter.
Quelques jours après, la mère exhibait une photo d'elle-même
jeune fille, pour montrer à son entourage ce que serait la
patiente " si seulement elle avait gardé ses beaux cheveux
".
La mère, sans d'ailleurs très bien mesurer la portée
de ce qu'elle faisait, attribuait la maladie de sa fille à
une intelligence médiocre et à une dysfonction cérébrale
organique. Elle passait son temps à lui opposer sa propre intelligence,
dont pouvaient témoigner ses brillants résultats scolaires.
Elle avait adopté avec sa fille une attitude totalement protectrice
et conciliante, mais d'une absolue mauvaise foi. Devant le psychiatre,
par exemple, elle lui promettait qu'elle ne permettrait plus qu'on
lui fasse subir d'autres électrochocs et, dès que la
fille avait le dos tourné, elle demandait au médecin
s'il n'estimait pas nécessaire de l'hospitaliser et de lui
en faire. Cette duplicité s'expliqua en partie pendant la thérapie
de la mère. Bien que la fille eût été hospitalisée
trois fois, la mère n'avait jamais dit aux thérapeutes
qu'elle avait eu elle-même une crise psychotique lorsqu'elle
avait appris qu'elle était enceinte. Sa famille l'avait cachée
dans un hôpital d'une ville proche où, selon ses dires,
elle avait été attachée sur un lit pendant six
semaines. Sa famille ne lui avait pas rendu visite durant toute cette
période, et seuls ses parents et sa sur savaient qu'elle
était hospitalisée.
Pendant la durée de cette thérapie, la mère ne
manifesta d'émotions intenses que par deux fois: la première,
lorsqu'elle rapporta sa propre expérience psychotique; la seconde,
durant sa dernière visite, lorsqu'elle accusa le thérapeute
de vouloir la rendre folle en la poussant à choisir entre sa
fille et son mari. Puis, contre tout avis médical, elle fit
arrêter la cure de sa fille.
Tout autant que la mère, le père était impliqué
dans l'homéostasie intrafamiliale. I1 avait prétendu,
par exemple, que, pour ramener sa fille dans une région où
elle puisse être soignée par des psychiatres compétents,
il avait dû quitter un important poste d'avocat. Par la suite,
et grâce à des indications de la patiente (qui se référait
souvent à un personnage nommé " Ned le Nerveux
"), le thérapeute réussit à faire avouer
au père qu'il avait toujours détesté son travail
et avait essayé, pendant des années, de " foutre
le camp ". Non sans faire croire à sa fille que son changement
de situation avait été fait pour elle.
Dans notre examen du matériel clinique, nous avons été
frappés, entre autres, par les observations suivantes:
1. Le patient, dans une situation de double contrainte, connaît
un sentiment d'impuissance, de peur, d'exaspération et de rage;
la mère peut, en toute sérénité, et dans
l'incompréhension la plus totale de ce qui se passe, ignorer
ces sentiments. Quant au père, ses réactions engendrent
de nouvelles doubles contraintes, à moins qu'il n'étende
et ne renforce celles que la mère a créées; il
peut aussi se montrer passif ou indigné, mais impuissant, et
se faire piéger tout comme le patient.
2. La psychose apparaît, en partie, comme un moyen de s'arranger
de situations de double contrainte, visant à annihiler leur
effet inhibiteur et contraignant. Le psychotique révèle
parfois, par des remarques vigoureuses, pleines d'astuce et le plus
souvent métaphoriques, une intuition pénétrante
des forces qui le paralysent. Et, par un jeu de retournement, il peut
devenir lui-même assez expert dans la mise en place de situations
de double contrainte.
3. Selon notre théorie, le mode de communication décrit
plus haut est essentiel pour la sécurité de la mère
et, du même coup, pour l'homéostasie familiale. S'il
en est ainsi, quand la psychothérapie permet au patient d'être
moins vulnérable aux tentatives de contrôle de sa mère,
celle-ci connaît alors des moments d'angoisse. De même,
toute tentative du thérapeute pour interpréter à
la mère la dynamique de la situation qu'elle instaure avec
le patient suscitera, chez elle, de l'angoisse. Il nous semble également
que, lorsqu'il y a des contacts prolongés entre le patient
et sa famille (surtout dans le cas où le patient vit chez lui
durant la thérapie), il se produit des perturbations (souvent
graves) chez la mère, parfois même aussi chez le père
et les autres enfants 1.
THÉORIES ACTUELLES ET PERSPECTIVES
De nombreux auteurs ont avancé l'idée que la schizophrénie
serait une maladie radicalement différente de toutes les autres
formes de pensée et de comportement humain. Tout en convenant
qu'elle constitue un phénomène isolable, nous pensons
que mettre ainsi l'accent sur les différences qui la séparent
du comportement " normal ", est une démarche stérile,
du même ordre que l'effrayante ségrégation physique
imposée aux psychotiques. Pour notre part, nous estimons que
la schizophrénie suppose certains principes généraux,
qui sont importants pour toute communication, et qu'il existe donc
des ressemblances substantielles entre la communication schizophrénique
et la communication dite " normale ".
Nous nous sommes particulièrement intéressés
aux types de communication qui impliquent à la fois une signification
affective et la nécessité de distinguer entre différents
ordres de messages: ainsi le jeu, l'humour, les rites, la poésie,
la fiction. Nous avons surtout fait une étude approfondie du
jeu et, plus particulièrement, du jeu chez les animaux. C'est
là une situation exemplaire quant au surgissement des métamessages.
En effet, si ceux-ci ne sont pas correctement interprétés,
tout accord entre les joueurs est anéanti: une mauvaise interprétation
peut, par exemple, faire facilement dégénérer
le jeu en combat. L'humourobjet constant de nos recherches est
assez proche du jeu: il suppose des glissements brusques dans les
types logiques, ainsi qu'un repérage de ces glissements. Les
rites sont un domaine où sont effectuées des attributions
de type logique réelles ou littérales
inhabituelles, que l'on défend avec la même énergie
que le schizophrène défend la " réalité
", de ses hallucinations. La poésie, pour sa part, est
un exemple du pouvoir de communication de la métaphoreet
même, de métaphores tout à fait inhabituelles
quand elle est répertoriée comme telle grâce à
certains signes, et contraste avec l'obscurité des métaphores
non répertoriées du schizophrène. Quant au champ
entier de la communication littéraire, si nous définissons
celle-ci comme narration et description d'une série d'événements
se donnant comme plus ou moins réels, elle concerne au plus
haut point la recherche sur la schizophrénie. Ce n'est pas
tant l'interprétation du contenu d'une fiction littéraire
qui nous importe encore que l'analyse des thèmes d'oralité
et de destruction soit très éclairante pour l'étude
de la schizophrénie que les problèmes formels
liés à l'existence simultanée de niveaux multiples
de messages dans la présentation fictionnelle de la "
réalité ". Le théâtre est particulièrement
intéressant de ce point de vue, puisque les acteurs, tout comme
les spectateurs, répondent à des messages touchant à
la fois à la réalité théâtrale et
à la réalité " réelle "!
L'étude de l'hypnose nous semble, en ce sens, également
importante. En effet, un grand nombre de phénomènes
qui sont considérés comme des symptômes de schizophrénie
hallucinations, fantasmagories, altérations de la personnalité,
amnésies, etc. peuvent être temporairement provoqués
chez le sujet normal par l'hypnose. Point n'est besoin de les susciter
directement, comme phénomènes spécifiques: ils
peuvent être la conséquence " spontanée "
d'une séquence de communication préparée à
cette fin. Ainsi, Erickson peut faire naître une hallucination
en provoquant d'abord chez le sujet une catalepsie de la main droite,
et en lui disant ensuite: " I1 n'y a aucun moyen pensable pour
que votre main bouge, et cependant, lorsque je donnerai le signal,
il faudra qu'elle bouge ". Autrement dit, il déclare au
sujet que sa main restera immobile, mais que néanmoins elle
bougera, et cela d'une manière que le sujet ne peut consciemment
concevoir. Quand Erickson donne le signal, le sujet hallucine le mouvement
de sa main, ou encore il s'hallucine lui-même ailleurs et, par
conséquent, capable de bouger la main. Cette utilisation de
l'hallucination pour résoudre le problème des ordres
contradictoires qu'on ne peut discuter, nous semble illustrer la résolution,
par glissement dans les types logiques, des situations de double contrainte.
Les réponses hypnotiques à des affirmations ou à
des suggestions directes opèrent, elles aussi, des glissements
dans les types logiques; ainsi, lorsque les mots: " Voici un
verre d'eau ", ou " Vous êtes fatigué ",
sont pris pour une réalité externe ou interne; ou lorsque
le sujet, tout à fait comme le schizophrène, donne des
réponses littérales à des propos métaphoriques.
Nous espérons qu'une étude plus poussée, conduite
en situation expérimentale et contrôlable, de la suggestion
hypnotique, des phénomènes qu'elle entraîne et
de la volonté de réveil, nous permettra d'affiner notre
compréhension des séquences de communication essentielles
qui produisent des phénomènes comme ceux de la schizophrénie.
Une autre expérience faite par Erickson, cette fois-ci sans
utilisation spécifique de l'hypnose, semble également
isoler une séquence de communication comportant une double
contrainte. Erickson organisa un séminaire, et s'arrangea pour
avoir à ses côtés un jeune homme qui était
un très grand fumeur et qui n'avait pas de cigarettes sur lui;
il avait dit aux autres participants ce qu'ils avaient à faire.
Tout était mis en place pour qu'Erickson se retourne tout le
temps vers le fumeur en lui proposant une cigarette et soit constamment
interrompu par une question. De la sorte, il se détournait,
retirant " par inadvertance ", le paquet de cigarettes hors
de portée du jeune homme. Un autre participant, quelque temps
après, demanda à ce dernier si le Dr Erickson lui avait
donné une cigarette. " Quelle cigarette ? " répondit
le sujet, montrant clairement qu'il avait oublié toute la séquence;
et il refusa même la cigarette que lui proposait quelqu'un d'autre,
prétendant qu'il était trop intéressé
par la discussion pour fumer. Ce jeune homme nous semble dans une
situation expérimentale comparable à celle du schizophrène
pris dans une double contrainte avec sa mère: une relation
importante, des messages contradictoires (ici, le don et le retrait
du don), et l'impossibilité de tout commentaire parce
qu'un séminaire est en train de se dérouler et que,
de toute façon, tout s'est passé " par inadvertance
". Remarquons que l'issue elle-même est semblable: amnésie
pour la séquence de double contrainte, et renversement de la
proposition " Il ne m'en a pas donné " en "
Je n'en veux pas ".
Bien que nous ayons été amenés à explorer
tous ces domaines connexes, le principal objet de notre étude
a été la schizophrénie elle-même. Nous
avons tous travaillé avec des patients schizophrènes,
et la plus grande partie du matériel clinique a été
enregistrée pour en permettre une étude ultérieure
plus détaillée. De surcroît, nous enregistrons
des entrevues avec des patients accompagnés de leur famille,
et nous filmons des mères accompagnées de leurs enfants
perturbés, probablement des préschizophrènes.
Nous espérons que toutes ces recherches fourniront des preuves
claires de la double contrainte continuellement réitérée
à laquelle, selon notre hypothèse, sont soumis, depuis
leur plus tendre enfance, ceux qui deviendront schizophrènes.
Dans cet exposé, nous avons surtout insisté sur cette
situation familiale de base, ainsi que sur les caractéristiques
communicationnelles que présente manifestement la schizophrénie.
Nous espérons cependant que nos concepts, ainsi qu'une partie
du matériel, seront utiles pour des travaux ultérieurs
portant sur d'autres problèmes posés par la schizophrénie,
tels que la diversité des autres symptômes, la nature
de 1'" état d'adaptation " qui précède
le moment où la schizophrénie se manifeste et, enfin,
la nature et les circonstances de l'effondrement psychotique.
IMPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES
DE CETTE HYPOTHÈSE
La psychothérapie elle-même est un contexte de communications
à plusieurs niveaux, qui implique l'exploration des frontières
ambiguës séparant le littéral du métaphorique,
ou la réalité du fantasme; de fait, diverses formes
de jeu, de théâtre et d'hypnose ont été
intensivement appliquées en thérapie. Nous nous sommes
intéressés de près à la thérapie
et, outre notre propre matériel, nous avons rassemblé
et examiné des enregistrements, des comptes rendus intégraux
de séance, et des notes personnelles appartenant à plusieurs
de nos confrères. Nous avons toujours préféré
les enregistrements en direct, car nous pensons que la façon
dont un schizophrène parle dépend grandement, même
si cela n'est pas toujours évident, de la façon dont
on lui parle; or, il est très difficile d'apprécier
ce qui s'est vraiment produit au cours d'une entrevue thérapeutique
si l'on n'en a qu'une description, et surtout si cette description
est déjà retranscrite en termes théoriques.
Cela étant, nous ne sommes pas encore prêts à
traiter exhaustivement des relations entre la double contrainte et
la psychothérapie. Nous nous limiterons ici à quelques
remarques générales et à quelques spéculations.
Dans l'état présent de nos recherches, nous ne pouvons
dire que ceci:
1. Des situations de double contrainte sont créées dans
et par le cadre même de la psychothérapie et du milieu
hospitalier. De ce point de vue, nous sommes amenés à
nous interroger sur les effets de la " bienveillance " médicale
sur le schizophrène. Dans la mesure où les hôpitaux
existent dans l'intérêt du personnel, tout autant (sinon
plus) que dans celui des patients, il y aura parfois des contradictions
dans les séquences où des actions sont accomplies "
par bienveillance " à l'égard des patients quand,
en fait, elles visent à accroître le bien-être
du personnel. Nous estimons que, chaque fois qu'on organisera le système
dans l'intérêt de l'hôpital, tout en déclarant
au patient qu'on agit dans son intérêt, on perpétuera
une situation schizophrénogène. Ce genre de supercherie
amènera le patient à y répondre comme à
une situation de double contrainte, et sa réponse sera "
schizophrénique ", c'est-à-dire qu'elle sera indirecte,
et que le patient sera incapable de commenter le fait qu'il se sent
trompé. Une anecdote, heureusement amusante, illustre bien
ce genre de réponse. Sur la porte du cabinet d'un médecin
" bienveillant " et dévoué, responsable d'une
salle d'hôpital, on pouvait lire: " Bureau du docteur.
Frappez, s'il vous plaît ". Le médecin fut d'abord
amusé, et finalement dut capituler, devant la constance d'un
patient obéissant qui frappait consciencieusement chaque fois
qu'il passait devant la porte.
2. La compréhension de la double contrainte et des problèmes
de communication qu'elle comporte amènera peut-être des
innovations dans la technique thérapeutique. Nous ne pouvons
dire avec précision ce que seront ces innovations, mais nos
recherches nous permettent déjà d'affirmer que des situations
de double contrainte interviennent de façon prégnante
au cours de la thérapie. Elles se produisent parfois par simple
inadvertance, quand le thérapeute impose à son patient
une double contrainte semblable à celle que celui-ci a déjà
vécue, ou quand c'est le patient lui-même qui soumet
le thérapeute à une telle situation. Dans d'autres cas,
il peut arriver que, de façon délibérée
ou intuitive, ce soit le thérapeute qui impose des doubles
contraintes à son patient, ce qui oblige ce dernier à
y répondre différemment que par le passé.
Un épisode tiré de l'expérience d'une psychothérapeute
douée nous permettra d'illustrer ce qu'est la compréhension
intuitive d'une séquence de communication contenant une double
contrainte. Le Dr Frieda Fromm-Reichmann soignait une jeune femme
qui, depuis l'âge de sept ans, s'était forgé une
religion personnelle extrêmement complexe et abondamment fournie
en divinités puissantes. Atteinte d'une schizophrénie
grave, elle hésitait beaucoup à entreprendre une thérapie.
Au début du traitement, elle déclara: " Le dieu
R me dit que je ne dois pas parler avec vous ". Le Dr Fromm-Reichmann
lui répondit: " Écoutez, mettons les choses au
point: pour moi, n'existent ni le dieu R ni tout votre monde. Pour
vous, cependant, tout cela existe, et loin de moi l'idée de
vous l'enlever de la tête: je ne sais absolument pas tout ce
que cela peut signifier. C'est pourquoi je vais m'y référer,
mais à condition que vous sachiez que, pour moi, ce monde n'existe
pas. Alors, allez maintenant trouver le dieu R et dites-lui que nous
devons parler et qu'il vous en donne la permission. Dites-lui aussi
que je suis médecin et que ça fait maintenant neuf ans,
puisque vous en avez seize, que vous vivez avec lui dans son royaume
,et qu'il ne vous a pas aidée. Alors, à présent,
il doit me permettre d'essayer et de voir si vous et moi nous pouvons
y arriver. Dites-lui que je suis médecin et que je veux essayer
".
La thérapeute a mis ainsi sa patiente dans une situation de
" double contrainte thérapeutique ". Si la patiente
commence à faiblir dans la croyance en son dieu, alors elle
s'entend avec le médecin et, du même coup, elle admet
son attachement à la thérapie. Et si elle persiste à
croire que le dieu R existe, elle doit lui dire que le médecin
est " plus puissant " que lui ce qui est une autre
façon d'admettre sa relation avec le thérapeute. ,
La différence entre la contrainte thérapeutique et la
situation originelle de double contrainte tient en partie au fait
que le thérapeute, lui, n'est pas engagé dans un combat
vital. I1 peut, par conséquent, établir des contraintes
assez bienveillantes, et aider graduellement le patient à s'en
affranchir.
Beaucoup de trouvailles thérapeutiques qui se sont avérées
efficaces semblent avoir été intuitives. En ce qui nous
concerne, nous partageons l'ambition de la plupart des thérapeutes,
qui attendent le jour où ces coups de génie seront assez
bien compris pour devenir tout à fait courants et systématiques.
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